FIPADOC 2026 : Critique Les bibliothécaires

Présenté au FIPADOC, Les bibliothécaires (The Librarians en VO) est un documentaire qui, par son sujet et son timing, résonne comme un électrochoc. Réalisé par Kim A. Snyder, il s’inscrit dans une actualité mondiale où les livres, loin d’être des objets neutres, deviennent des champs de bataille culturels et politiques. Aux États-Unis, la montée d’une vague de censure organisée, ciblant des ouvrages sur la race, le genre ou les identités LGBTQ+, a placé les bibliothécaires — jusque-là figures discrètes — face à un choix brutal : se taire ou se battre pour la liberté de lire. Le film montre comment, dans des États comme le Texas, la Floride, la Louisiane ou le New Jersey, ces femmes et hommes ont été propulsés au premier plan d’une lutte qui dépasse largement la simple gestion de collections et rappelle aussi bien le fascisme nazi que les dystopies 1984 et Fahrenheit 451, plusieurs fois cité dans le documentaire… 

Une épopée du réel, loin des clichés

D’emblée, Snyder adopte une mise en scène classique et efficace : interviews directes, archives, séquences de réunions de conseils scolaires, plans de bibliothèque, images d’archives. Il n’y a pas ici de tentation expérimentale, ni de détours esthétiques lourds : le documentaire avance par accumulation de voix, de témoignages et de situations. Cette simplicité formelle est un choix pragmatique : elle laisse la parole aux protagonistes, tout en évitant le sentiment d’un film « à thèse ». On regrettera quand même quelques VFX maladroits et inutiles, voir hors de propos, notamment dans le générique d’ouverture.

Ce réalisme « à l’américaine » est à la fois une force et une limite. Il maintient le spectateur au cœur du combat, sans faux effets ni surdramatisation inutile. On suit des bibliothécaires qui racontent comment, face à une liste de 850 livres ciblés par une législation texane, elles ont vu leur travail rendu criminel aux yeux d’une frange de la population, accusées de « pornographie », de « pédophilie » ou de « grooming » simplement pour avoir défendu l’accès à certaines histoires qui n’ont, par ailleurs, absolument rien de pornographique. C’est une volonté de certains d’imposer leur idéologie aux enfants tout en faisant croire que ce sont les bibliothécaires qui ont cette intention.

Mais dans cette rigueur documentaire se glissent parfois des éléments un peu trop « académiques », presque didactiques. Ces choix ne gâchent pas le film, mais donnent parfois l’impression d’un documentaire pensé pour un large public, qui repose uniquement sur son sujet, plutôt que d’un geste d’autrice pleinement assumé, avec un vértiable regard sur le réel.

Quand la censure révèle des lignes de fracture

Le cœur du film, ce sont ces bibliothécaires, en grande majorité des femmes, qui refusent de céder. Leur courage n’est pas spectaculaire dans le sens hollywoodien du terme, mais il est saisissant dans sa simplicité obstinée. Ici, défendre un livre, c’est aussi défendre la liberté de penser, de questionner, de se confronter à des idées qui dérangent. On les voit être harcelées, menacées, parfois licenciées, constamment attaquées pour avoir simplement pensé que la lecture devrait être ouverte à tous.

Ce qui rend le sujet encore plus frappant, c’est la manière dont les attaques ciblent non seulement des livres sur des thèmes sensibles, mais aussi des récits qui permettent à des jeunes de se reconnaître. Dans le film, des étudiants rappellent que certains ouvrages les ont aidés à comprendre qu’ils avaient le droit d’exister tels qu’ils sont. 

Le documentaire établit aussi des parallèles historiques pertinents, évoquant des épisodes de censure du passé, de la brûlure de livres en Allemagne nazie aux débats contemporains, ce qui donne au propos une profondeur plus large.

Snyder a su structurer son film de manière à faire sentir l’escalade du conflit sans jamais perdre de vue la dimension humaine, malgré de nombreux personnages. Chaque témoignage, chaque plan de bibliothèque vidée ou bâchée, chaque réunion de conseil municipal renforce cette impression : une guerre culturelle est en cours, et ses premières victimes ne sont pas toujours celles que l’on croit.

Même si certains choix esthétiques, notamment des effets visuels un peu « américains », peuvent perturber, la narration reste efficace, cohérente et percutante. Elle ne se perd jamais dans des digressions inutiles et parvient à donner à un sujet qui pourrait sembler institutionnel une tension presque dramatique. On regrettera quand même des personnages qui restent en surface.

Ce qui frappe, à la fin du film, c’est à quel point ce combat qui se déroule de l’autre côté de l’Atlantique n’est pas isolé. En voyant ces bibliothécaires stigmatisées et contraintes de se battre pour leur travail, on ne peut s’empêcher de penser à certaines dérives, moins médiatisées mais tout aussi préoccupantes, que nous avons vues en France et ailleurs ces dernières années. Quand la simple présence de livres devient suspecte, c’est bien le principe même d’une société ouverte qui est remis en question.

Ce n’est pas un film sur la guerre culturelle, mais un film sur ce que l’on perd quand on cesse de lire librement. Et dans un monde où les opinions s’affrontent souvent sans jamais se croiser, voir ces femmes défendre l’accès aux histoires de chacun est peut-être l’un des gestes les plus profondément humains qui soient.

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