FIPADOC 2026 : Critique À 2000 mètres d’Andriivka

Présenté à l’occasion de l’édition 2026 du FIPADOC, le festival international du documentaire de Biarritz, À 2000 mètres d’Andriivka fait partie des œuvres les plus marquantes de l’année 2025 et faisait d’ailleurs partie de la short list des documentaires nominés aux Oscars. Réalisé par Mstyslav Chernov, déjà remarqué pour 20 jours à Marioupol, le film nous plonge au plus près du front ukrainien, aux côtés de soldats engagés dans une mission aussi simple en apparence qu’insensée dans les faits : progresser de deux kilomètres à travers une zone minée pour reprendre le village d’Andriivka. Que ce soit pendant le visionnage ou plus tard, ce documentaire résonne avec une force particulière, tant il refuse toute distance confortable entre le spectateur et ce qu’il montre.

Un point de vue radicalement immersif

Ce qui frappe immédiatement, c’est le choix d’un point de vue frontal, presque brutal. Chernov ne filme pas la guerre depuis l’arrière, ni depuis une position d’analyse ou de commentaire. Il filme au coeur, au rythme des pas, des haltes, des respirations coupées. La caméra est collée aux corps, aux visages, aux voix. Elle accompagne des soldats dans une progression lente, répétitive, absurde parfois, où chaque mètre gagné semble dérisoire au regard de ce qu’il coûte. Les plans en vue subjective évoquent le jeu vidéo et en particulier les First Person Shooter comme Call Of Duty et Battlefield. La violence est certes moins graphique mais elle est plus viscérale, dans le ventre.

Le film ne cherche jamais à héroïser ses personnages. Il les montre dans leur humanité la plus simple : fatigués, tendus, parfois drôles malgré tout. Cette proximité crée un étrange effet de décalage : on assiste à des conversations presque banales, alors même que la mort est omniprésente. La guerre n’est pas spectaculaire ici, elle est endurance, attente, peur diffuse et surtout, aussi, absurde.

Mettre en scène le réel sans le transformer

La force du documentaire tient aussi à sa mise en scène du réel, qui refuse toute emphase. Peu de musique pour guider l’émotion, peu de commentaires explicatifs, aucun surplomb moral. Le film avance par accumulation, par répétition, par durée. Il laisse au spectateur le temps de ressentir la fatigue, la tension, l’usure. L’idée n’est pas de diriger la réflexion du spectateur mais de le faire ressentir le front.

Les images de tranchées, de forêts dévastées, de terrains boueux composent un paysage presque irréel, comme figé hors du temps. Et pourtant, tout ici est d’une matérialité écrasante. À 2000 mètres d’Andriivka ne raconte pas une bataille décisive, mais une succession de gestes minuscules dans un conflit qui semble ne jamais devoir finir. C’est précisément cette absence de dramaturgie classique qui rend le film si puissant.

Une expérience de spectateur éprouvante

Regarder ce film, c’est accepter de ne pas être ménagé. Il n’y a pas de montée spectaculaire, pas de soulagement narratif. Le documentaire installe un rapport presque physique au conflit. On ne regarde pas, on subit avec. Et c’est là que le film trouve son sens : il ne cherche pas à expliquer la guerre, mais à nous confronter à ce qu’elle est, concrètement, pour ceux qui la vivent. Le film de Chernov rappelle avec une violence sourde que certaines histoires ne relèvent pas de la mémoire ou de l’archive, mais d’un présent brûlant, encore en cours.

En sortant de la projection, difficile de reprendre immédiatement le fil du festival, des discussions, des projections suivantes. À 2000 mètres d’Andriivka laisse une trace, une lourdeur, presque une gêne. Celle de retourner à une forme de normalité alors que, quelque part, des hommes continuent d’avancer mètre après mètre, dans une guerre qui n’a rien d’abstrait.

Ce n’est pas un film que l’on “recommande” à la légère. C’est un film que l’on traverse. Et une fois passé, il continue de résonner, comme un rappel inconfortable : certaines réalités ne demandent pas à être comprises, mais simplement regardées, sans détour, si nous le pouvons.

À 2000 mètres d’Andriivka est disponible sur France TV pour tous ceux qui souhaitent le découvrir et se faire leur propre avis. Déconseillé aux moins de 12 ans.

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