Monsieur et Madame Adelman de Nicolas Bedos: analyse du film

L’amour avant la mort

              La mort de Victor est l’incarnation de la vanité de l’existence, de la crainte que chacun a de perdre sa moitié, mais c’est aussi la fin du vieillissement (qui le hantait lui) et la fin de l’oubli (la poursuivant elle). Alors est-elle une libération ou une aliénation pour Sarah, qui elle va rester seule ? La sensation de vivre avec un mari fantôme, qui ne se souvient plus d’elle au réveil, est bien pire que sa disparition physique. D’ailleurs, un homme sans mémoire n’est-il pas déjà mort ? Victor est devenu un être aux yeux vitreux, ne s’apercevant même plus de la vie qui l’entoure, de ce qu’il ne vit plus ou de ce qu’il aimait. Vidé de sa mémoire, il n’est plus cet être d’esprit et de culture qui criait haut et fort:

Tout sauf l’ennui!

C’est par respect pour ce cri plein de vitalité que Sarah lui donnera l’ultime preuve d’amour à laquelle tout homme à droit. Elle montre ainsi qu’elle ne l’aime pas par égoïsme ou par peur de la solitude: elle l’aime pour l’être qu’il est et pour celui qu’il aspirait à être. N’y a-t-il pas de plus grande preuve d’amour que d’abréger les souffrances de l’être aimées quand il disparaît de lui-même et qu’il ne se reconnaît plus ?

Sarah: le visage de « l’amour irréversible »

              Si ce film est avant tout axé sur le couple des Adelman, il laisse place à une individualité plus qu’à l’autre. Effectivement, Victor de Richemont finira par gagner plus l’espace que Sarah lorsqu’il devient Monsieur Adelman. Il  apparaît alors comme le deuxième centre du récit:  il est l’homme qui crée, celui qui entretient l’amour et qui semble écrire l’histoire. Mais tout au long du film des indices préparent une chute à laquelle le spectateur ne s’attend pas. C’est la mort qui ouvrira la voie à cette découverte: si un voile se jette sur Victor, un autre se lève sur Sarah. 

              Dès le début, elle a une place plus grande que simple femme d’auteur : Victor prend son nom à elle comme nom de plume, elle est présente dans le titre sur un pied d’égalité avec son mari (Monsieur ET Madame Adelman) et on sent un certain complexe de Victor envers elle (« J’ai choisi la seule femme qui ne peut pas être impressionnée parce que je fais »). Mais surtout, c’est sur Sarah que commence le film et c’est sur elle qu’il se termine : sans sa poursuite de Victor, il n’y aurait pas eu d’histoire d’amour et sans ses souvenirs, il n’y aurait pas eu de film. Sans elle, il n’y aurait pas non plus eu les romans de Victor. Révélation des dernières minutes, Sarah est la femme sans qui Monsieur Adelman n’aurait pas pu exister. C’est l’épouse de l’ombre mais aussi la démiurge qui lui a permis de naître en commençant ses manuscrits, en les corrigeant, voire même en les écrivant à sa place. Elle est un moteur, non seulement en tant que muse, mais surtout en tant qu’écrivaine. Elle trompe le spectateur jusqu’à la fin du film en falsifiant les souvenirs qu’elle raconte. Mais quand le journaliste lui fait comprendre qu’il connait son secret, elle lui confirme que Madame Adelman est aussi, un peu, Monsieur Adelman.

              Malgré cette dernière révélation, Sarah exige que rien n’en soit révélé au public. Elle choisit de retourner dans l’anonymat où elle a toujours vécu car elle n’a que faire d’être reconnue. Seuls le potentiel littéraire du roman et le bonheur que le succès a procuré à son mari comptent à ses yeux. Alors, Sarah  Adelman ne fait-elle pas aussi partie de ces femmes qui ont sacrifié leur talent au profit de leur mari? Le spectateur pourrait être poussé à dire un « oui » presque écoeuré. Mais pour elle, il n’y a rien de plus beau qu’avoir fait naître au monde son mari et ses rêves. Elle ne s’est pas vraiment sacrifiée puisque son bonheur et la reconnaissance qu’elle cherche ne sont pas dans des dédicaces et dans des interviews. Son besoin d’écrire est repu (même sous un autre nom) et elle peut surtout dire qu’elle a connu le plus essentiel : voir un homme s’élever par ses rêves et vivre un amour passionné avec lui. Malgré son allure assurée et presque condescendante, la fin du film révèle une femme dévouée qui était prête à s’oublier mille fois et à se sacrifier pour l’homme qu’elle a aimé. S’enfuir d’un lieu, s’enfuir d’elle-même? C’était sans importance si Victor la suivait le sourire aux lèvres car il avait trouvé sa place au sein du monde. Sa place à elle était près de lui. Elle était son réconfort quand il était rattrapé par sa médiocrité et il était son secours face à sa morosité. Sarah a l’image ambivalente de la femme âgée et détachée de l’amour. Son discours témoigne de l’effilochage du temps sur ses sentiments, ou du moins sur sa façon de les exprimer. Même si elle est dans la retenue lors de son entretien avec le journaliste, le simple fait qu’elle ait donné la vie et la mort à Victor, par amour mais aussi par respect, est la preuve qu’elle n’a pas vécue avec lui mais pour lui.

Un chef-d’oeuvre bedosien

              Premier film de Nicolas Bedos, Monsieur et Madame Adelman est un défi de taille relevé avec brio. Acteur, réalisateur et scénariste, il met en scène un couple avec sa propre femme (Doria Tillier), qui est aussi scénariste sur le film. Un scénario alambiqué pour 2 heures de pur bonheur entre humour et larmes, réflexion et inspiration. Nicolas Bedos rend hommage à l’acte de création littéraire mais offre aussi au spectateur une romance de qualité. L’expression d’« amour irréversible » est emblématique de ce film et de ses personnages: quand ils se sont aimés une fois, ils reviennent toujours l’un vers l’autre, qu’importe la vie et ses obstacles.

              Interrogeant son spectateur sur plusieurs sujets de la vie commune, Nicolas Bedos agit comme la catharsis grecque et « rend au spectateur des drames de sa vie en le faisant marrer ». Comme dans les Noces Rebelles de Sam Mendès (2009), il montre qu’un couple est bien trop vite happé par les normes sociales de la maison avec jardin pour faire courir ses enfants. Pour autant, il s’amuse à casser ces clichés pour faire réfléchir, notamment en faisant du premier né un enfant décevant. La mise en scène comique, autour de l’aversion que peuvent avoir des parents pour leur propre enfant, est une façon de souligner une réalité. Par le rire, on comprend la cruauté du message et finit même par se demander si on a bien fait de rire ou de sourire. C’est de la distanciation donnée par l’humour que Nicolas Bedos fait penser la société et guérit ses maux. De plus, Nicolas Bedos montre qu’un art, comme la littérature, ne se résume pas à l’imagination ou à la création. Il n’est pas un résultat hors du réel: il a ses impacts dans la vie de tous les jours. Par un livre on peut tuer sa mère mais on peut aussi reconquérir sa femme ou défendre des causes. La création devient alors une façon d’être, de se faire voir ou de se faire aimer.              

             Ce film est une romance réaliste sur la vie d’un couple traversant le temps. Il explicite ce que veut dire « pour le meilleur et pour le pire » et montre avec tendresse que l’être aimé ne part jamais bien loin. C’est aussi apprendre l’amour et le désamour par le cinéma, apprendre à vivre avec l’autre et sans lui. Des lumières aux musiques, en passant par les décors, on revit l’Histoire dans une histoire et on réapprend ce qu’on pensait connaître: aimer, créer, vieillir, mourir

La bande-annonce des films évoqués dans l'article

https://www.youtube.com/watch?v=W7UJUkAeI4I
https://www.youtube.com/watch?v=_dbu25qtAIM
https://www.youtube.com/watch?v=jz8dzZ6u7SQ

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