Analyse du film Monsieur et Madame Adelman de Nicolas Bedos

Victor (Nicolas Bedos) et Sarah (Doria Tillier) se sont rencontrés pour la première fois dans un bar. Étudiante en lettres modernes, elle buvait un coup avec des amies tandis que lui, écrivain raté, noyait son chagrin dans l’alcool après le refus de son manuscrit. Le lendemain matin, il se réveille face à cette étrange jeune fille, assise à son bureau avec dans les mains son texte qu’elle a entièrement corrigé. Entre séances de psy (avec Denis Podalydès) et rencontre avec d’autres compagnes (Fleur Geffrier), Victor fait tout pour oublier Sarah qui ne cesse de se rappeler à lui par tous les moyens. Après être sorti avec son meilleur ami, c’est au moment où elle touche à son frère que leurs sentiments s’exacerbent et que leur désir s’exprime enfin. Surpris dans cet amour naissant, ils s’enfuient et, comme le dit Sarah :

Il n’y a rien de plus agréable que de s’enfuir avec un homme qu’on aime.

              De là débutent les péripéties quotidiennes de ce couple extraordinaire. Alors que Victor est devenu  un écrivain connu, Sarah est simplement la femme de Victor : Madame Adelman. Correctrice dans l’ombre, c’est aussi la voix off du film qui va raconter sa vie auprès de Monsieur Adelman. Du premier appartement avec toilettes sur le pallier à la possession d’une maison sur la côte normande, le spectateur vit chaque souvenir de ces deux amants par les yeux de Sarah: célébrité, enfants, séparations, retrouvailles...  Tout est vu et entendu avec une authenticité digne de la vraie vie. C’est l’itinéraire d’un amour qui se cherche, qui se trouve et qui se construit mais aussi qui vieillit et qui s’oublie parfois.

« Je reviens te chercher. » (G. Bécaud 🎶)

              L’histoire de Victor et Sarah s’ancre dans l’archétype d’un couple passionné, tant par son amour que par la création. C’est un conte contemporain où la vie est pourtant montrée dans toute sa trivialité, avec tous les obstacles qu’elle comprend mais aussi tous ses bonheurs. Monsieur et Madame Adelman est l’expression d’une quête: une quête de soi, de l’autre mais surtout de la reconnaissance.

              Si leur rencontre est fortuite, c’est en forçant le destin, et surtout Victor, que Sarah parviendra à se faire une place dans sa vie. S’il la fuit au début du film, par peur d’une « castration intellectuelle », c’est ensuite à lui de courir après sa femme jusqu’à ce qu’elle s’en aille avec un autre homme. Quelques instants de bonheur partagé rythment le film malgré tous les ratés, les fêlures et les rides qui apparaissent doucement. C’est un couple heureux, où même le malheur devient source de rire chez le spectateur. C’est la perte de sa jeunesse qui plonge Victor dans les affreux de la jalousie et de la méchanceté. Altérant la passion, la confiance et le respect, Sarah ne trouvera comme alternative que la séparation. Mais par la force des choses et sur les airs de Gilbert Bécaud, Victor parvient à la reconquérir. C’est alors à nouveau à lui de partir en s’entichant d’une de ses élèves et en laissant Sarah sur le côté. Seul l’oubli rompra cette « loi des essuie-glaces », pour reprendre une expression tirée de La frontière de l’aube de Philippe Garrel (2008) : quand Victor perd la mémoire, il oublie progressivement qui était Monsieur et Madame Adelman.

               Emblématique de la course que l’homme joue contre le temps, ce film parle aussi de celle que l’on mène avec l’autre, pour l’autre, mais aussi sans lui. Pourtant, même lorsque Alzheimer a emporté Victor, il revient la rechercher… Une ultime fois, au bord des falaises d’Étretat, lieu de leurs premières vacances ensemble et de son dernier repos.  Des souvenirs de jeunesse se mêlent alors au présent des deux vieillards qui jouent encore à se bander les yeux au bord d’une falaise. C’est après cette dernière preuve d’amour et de confiance que Victor disparaît là où ils avaient su s’aimer un jour. Reviendra-t-il encore la chercher après ça?

Une complainte aux souvenirs

              Si la mort de Victor (au début du film) semble mettre un point final au cycle de l’amour, elle ne lui donne que plus de matière pour s’étendre par la place qu’elle laisse aux souvenirs. En effet, Victor n’a plus à venir rechercher Sarah, c’est elle qui le retrouve dans sa mémoire où elle le fait revivre éternellement. À la fin de l’enterrement, elle est interrogée par un journaliste (Antoine Gouy) qui veut écrire sur ce couple mythique dont les médias n’avaient que peu parlé. Assez mystérieuse et détachée au début, elle laisse planer le doute sur la mort accidentelle de son mari avec un certain cynisme. Elle se plaît à briser les préconçus qui tournaient autour de lui, comme le fait qu’il soit juif, mais elle aime surtout le raconter encore. De ses souvenirs naîtra le film de Nicolas Bedos.

              Cette recomposition de la vie d’un couple témoigne des différents points de vue qui émergent  autour d’une même situation. Même si Sarah est la conteuse principale de cette histoire parfois le point de vue de Victor apparaît, donnant des scènes caustiques comme leurs deux récits distincts autour de leur première fois. Réussite pour l’un, fiasco pour l’autre, Nicolas Bedos souligne avec humour l’appropriation des instants que fait notre mémoire. D’un moment neutre où vont se fixer des sensations va émerger un sentiment dominant: s’il est positif, le souvenir sera idéalisé mais s’il est négatif, il ne sera que plus déprécié. Le souvenir est une vie à part entière qui se meut et où l’on peut retourner à loisir. Indépendant du reste de la réalité, il prend parfois le pas sur elle. Comme dans Ricordi ? de Valerio Mieli (2019), ce film est un souvenir à la taille de la vie où le spectateur voit défiler les instants de ses protagonistes comme s’il était sous leurs paupières.

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