Présenté au FIPADOC, Les Chaillées de l’enfer prend le parti d’un ancrage très concret : celui d’un domaine viticole isolé, perché dans un décor spectaculaire, et d’un groupe de personnes, vigneronne, employés, saisonniers, qui y consacrent leur énergie, leur corps, leur temps et leur esprit. Le film suit le quotidien de ces femmes et hommes face à la terre, aux saisons et aux aléas climatiques, dans un domaine dont le nom résonne comme une promesse autant qu’une menace. Dès les premières images, le ton est donné : ici, le réel n’est pas commenté ou analysé, il est vécu, observé, patiemment traversé.
Premier long métrage de Léo Boudet, tourné sur les années 2020 et 2021, le documentaire s’inscrit dans une période particulièrement éprouvante pour le domaine et l’agriculture en général. L’année 2021, marquée par le gel, des pluies incessantes et la prolifération des maladies de la vigne, devient presque un personnage à part entière du récit. Le film ne cherche pas à dramatiser artificiellement ces événements : il les laisse s’imposer, comme une fatalité avec laquelle il faut composer.
Une approche sensible, ancrée dans le quotidien
Plutôt que de construire un discours, Les Chaillées de l’enfer préfère une approche immersive, souvent contemplative. La caméra s’attarde sur les gestes, les silences, les regards. Le travail de la vigne est montré dans sa répétition, sa dureté, mais aussi dans sa beauté presque hypnotique. Le rythme du film épouse celui de la nature : lent sans être ennuyeux, cyclique sans être figé.
Le décor joue ici un rôle essentiel. Les plans larges sur les paysages sont saisissants, d’une beauté presque irréelle, dans tous les cas très poétique, envoutante. La montagne, la vigne, le ciel lourd ou éclatant composent un espace à la fois majestueux et hostile. Ces images donnent au film une dimension quasi surnaturelle, renforcée par une bande-son efficace qui reprend des morceaux composés par Alexandre Desplat pour le film Birth.

Des enjeux présents, mais jamais martelés
Bien sûr, les thématiques écologiques et féministes affleurent plusieurs fois. Le rapport au climat, à la terre malmenée, la place d’une femme dans un milieu encore très masculin, la solitude du travail agricole… tout cela est là. Mais le film ne cherche jamais à transformer ces enjeux en manifeste. Il n’y a pas de discours frontal, pas de revendication explicite. L’approche reste avant tout humaine et sensorielle.
C’est sans doute ce qui pourra diviser. Certains se laisseront embarquer par la beauté des images, le « voyage » que représente l’année 2021 et les interviews des personnages.
D’autres y verront un film parfois un peu didactique presque pédagogique dans sa manière de montrer les difficultés du métier ou regretteront peut-être que les personnages, nombreux, restent en surface, que la vigneronne et les figures qui l’entourent ne soient pas davantage creusées psychologiquement. Mais ce n’est clairement pas l’ambition du film. Les Chaillées de l’enfer ne cherche pas à disséquer des trajectoires individuelles, mais à capter un rapport au monde, à la vie et à la nature.
Malgré quelques motifs qui se répètent, inévitables dans un récit lié aux saisons, le film ne connaît pas de véritables temps morts. Le montage maintient une tension douce, une attention constante. On avance avec le film, sans décrocher, porté par l’équilibre entre observation et émotion.
En sortant de la projection, on ne se sent pas sommé de penser ou d’agir d’une certaine manière. Les Chaillées de l’enfer n’est pas un film qui crie, ni un film qui accuse. C’est un film qui nous rappelle que certaines luttes ne se mènent pas dans le bruit, mais dans la durée.
Sortie en salle prévue en mars 2026