Dunkerque : analyse et explications du film de Christopher Nolan

Christopher Nolan joue avec le temps et l'espace

Christopher Nolan a choisi une narration un peu particulière pour son film. Les évènements ne se passent pas exactement au même moment, et parfois même dans le "désordre". Et pourtant, on ne peut à aucun moment parler de "flash-back" et "flash-forward". Il s'agit plutôt de séquences qui se superposent et s'entremêlent jusqu'à ne former plus qu'un seul "temps". Voici quelques explications sur cette narration décousue et la fin du film, qui se déroule "avant" d'autres séquences.

Timeline 1 - Une semaine

Au sol, à Dunkerque, puis dans les bateaux : les soldats tentent de quitter la France par tous les moyens et sont confrontés aux éléments et surtout aux attaques allemandes. Cette fuite vers l'Angleterre se déroule sur plusieurs jours. D'abord sur la plage, puis sur un bateau d'évacuation qui se fait torpiller. Elle se poursuit lorsque les soldats montent sur le bateau échoué sur la plage, avant de rejoindre le bateau des civils anglais (Timeline 2) bien aidés par le pilote incarné par Tom Hardy (Timeline 3).

Cette timeline 1 se conclue lorsque les soldats retournent chez eux, en Angleterre, et découvrent que les gens sur place les traitent comme des héros malgré la déroute.

timeline de dunkerque

Timeline 2 - Un jour

La deuxième timeline est celle des civils anglais : le père, son fils et George qui partent avec leur bateau de plaisance pour sauver les soldats coincés à Dunkerque. Elle dure une journée, celle durant laquelle la plupart des soldats seront sauvés et rapatriés.

Ils vont commencer par secourir le personnage incarné par Cillian Murphy (aperçu aussi à l'intérieur du bateau avant qu'il se fasse torpiller), avant de rejoindre l'autre côté de la manche et sauver de très nombreux soldats (Timeline 1). A la fin du film, ils récupèrent notamment le pilote échoué en mer et sont sauvés par le pilote incarné par Tom Hardy. (Timeline 3)

pilote de guerre

Timeline 3 - Une heure

Les évènements de cette timeline se déroulent sur une heure. Il s'agit peut être du point culminant de l'opération de sauvetage, lorsque les bateaux de plaisance (timeline 2) arrivent en masse pour secourir les soldats coincés entre Dunkerque et la mer (timeline 1). A la fin de cette timeline, après avoir abattu un dernier avion, le pilote, à court de fuel, plane jusqu'à atterrir sur une plage française et se fait capturer par des soldats allemands.

Au début du film, on peut légitimement se demander si cette narration avec trois timelines va être utile ou un simple gadget. En fait, elle se révèle parfaitement maitrisée et cohérente. Elle renforce toutes les ambitions du film.

Dans un film de guerre traditionnel, les évènements principaux (timeline 1) se déroulant sur une semaine, nous aurions vus les civils (timeline 2) dans leur vie quotidienne en Angleterre, suivre la guerre à distance, avant de faire le choix d'intervenir, de jouer un rôle. De même, on aurait peut être vu les pilotes coincés en Angleterre, en attente d'une autorisation d'intervenir. Cela aurait pu être très intéressant, je ne dis pas le contraire. Mais c'est déjà vu et cela aurait à l'encontre de la volonté de tension et d'immersion du réalisateur.

Christopher Nolan choisit donc de manipuler le temps, il le réduit ou l'étire pour servir le rythme et l'intensité de son film. Je ne sais plus exactement à partir de quel moment le pilote incarné par Tom Hardy n'a plus de fuel et se met à planer, mais je dirais bien 30 minutes avant la fin du film. Dans quasiment tous les autres films, on aurait très vite découvert le destin du pilote, au bout de seulement 2 ou 3 minutes. Nolan prolonge la tension de la situation, la fait durer "en revenant en arrière", en revenant aux soldats coincés dans leur bateau (timeline 1) et aux civils en chemin vers Dunkerque (Timeline 2).

Lorsque l'on voit le film, c'est vraiment à la fin que l'on voit clairement comment les différentes timelines s'entremêlent. Mais si on regarde dans les détails, on peut remarquer plein de choses bien plus tôt. Prenons l'exemple de ces soldats qui s'installent dans le bateau bleu échoué sur la plage, en attente de la marée (timeline 1). Avez-vous remarqué ce bateau, peut être 30 minutes plus tôt dans le film ? On l'aperçoit, en mer, lorsque le pilote incarné par Tom Hardy combat les chasseurs ennemis (timeline 3). Pour être plus précis, on voit même des soldats sauter de ce bateau qui s'apprête à couler. Ca vous rappelle quelques chose ? Oui, c'est bien la séquence que l'on voit plus tard dans le film de l'intérieur. Nolan joue constamment avec l'ordre et la place des évènements.

Si le film a peu de dialogues, certains contribuent à exprimer cette intention. Comme le spectateur qui a du mal à situer l'ordre des évènements, combien de temps durent les choses et quand elles interviennent, les soldats sont confus au sujet de la durée de la marée, se demandant si c'est 3h ou 6h.

Comme il l'a fait avec Inception, Christopher Nolan joue avec l'espace. trois espaces, la terre, la mer et le ciel, qui s'entremêlent dans les intrigues, dans le temps et dans les plans; Ils ne sont pas trois mais sont un. Comme il l'a fait avec Interstellar, Christopher Nolan joue avec le temps. Trois temps qui s'entremêlent constamment plutôt que d'être passé, présent et futur. Si on ne peut pas vraiment parler de film de Science Fiction, on peut clairement affirmer, que plus qu'un film de guerre, Dunkerque est un film scientifique, une réflexion sur des limites que nous ne maîtrisons pas.

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13 comments

  1. capleton99 25 juillet, 2017 at 17:35

    Ce genre de films devrait ouvrir un genre de débat style: peut-on sacrifier l’historique pour la mise en scène.
    Quand on s’invente un moment dans l’Histoire, on peut ignorer un gros pan de cette même Histoire (Inglorious Basterds). Mais quand on dit utiliser en fond un moment aussi important de cette Histoire, pour ma part c’est la que le film cloche:

    – on ne sous-entend pas que le seul français de 1er plan est un genre de peureuse (les français sont les vrais héros de cette semaine et inversement ce sont les anglais qui partent en courant)… le cliché de base
    – on ne met pas en fond une ville qui finira à 90% détruite aussi intacte qu’elle donne envi de s’y balader (après tout, y a pas de menaces… ci dessous)
    – on affiche quand même 2 3 ennemis pour nous donner l’impression de cette oppression que ces soldats ont ressentis… (à titre d’exemple, des centaines d’avions se sont battus dans le ciel) içi on a droit à 2-3 bombardements de 15sec
    – on ajoute aussi 2 3 bateaux français histoire de montrer qu’on a participé aussi (une centaine de tête en vrai)

    J’ai peut être loupé le sens du film vous me direz, c’est surement vrai, mais dans ce cas on ne prend pas un moment historique pour ne rien en faire, on invente un moment plausible, c’est pas ca qui manque.

    Bref comme c’est une période peu connue (on préfère dire qu’on s’est fait écrasé en 2 semaines mais qu’on a quand même gagné la guerre plutôt que de parler d’un moment qui aura donné du respect pour les soldats français autant à Churchill qu’aux officiers allemands) on mettra tout ca de coté.

    Pour résumé, le film est assez vide mais personne ne le voit grâce à son talent (plages vides, ville vide, ciel vide, mer vide), il faut quand même avoué qu’il est bon

    ps: est-il possible de désactivé le rechargement automatique, pas pratique pour écrire des pavés 😀

  2. Ju 25 juillet, 2017 at 19:50

    Belle analyse qui conforte mes impressions au cinéma.

    J’aurai une remarque ou plutôt une question:
    après le torpillage du bateau, on aperçoit Cillian Murphy dans une barque refusant de faire monter les soldats. On le retrouve ensuite (si on remets les timelines dans l’ordre) sur la coque d’un bateau en attendant d’être secouru.
    Que se passe t-il entre? il me semble qu’il n’y ait pas de réel explication.. (peut les soldats ont fait chavirer la barque, il se réfugie sur la coque en attendant).

  3. EST 25 juillet, 2017 at 23:18

    Très belle analyse ! Mais une question me perturbe : pourquoi le pilote atterrit à la fin de la timeline 3 ? Il pense d’abord à sauter, puis referme le toit, et choisit d’atterrir pour brûler son avion… why ??

  4. Christopher Guyon 26 juillet, 2017 at 10:24

    Il fait le choix de poursuivre jusqu’au bout, aider au maximum les soldats en bas plutôt que de se soucier de sa propre vie

  5. Christopher Guyon 26 juillet, 2017 at 10:25

    Les attaques des allemands. On ne voit pas forcément tout ce qu’il se passe, mais son personnage est victime des évènements de cette semaine et se retrouve traumatisé lorsque les civils le récupèrent

  6. Christopher Guyon 26 juillet, 2017 at 10:27

    Il fait des choix en rapport à l’histoire qui sont « discutables » car biaisés, merci de le souligner. C’est intéressant d’ouvrir la discussion sur ce genre de débats.
    Néanmoins, il ne faut pas mélanger véracité historique et qualité d’un film. Christopher Nolan arrange peut être l’histoire, mais il signe un film très loin d’être vide tant il y a de choses à dire sur son travail

  7. Christopher Guyon 26 juillet, 2017 at 10:28

    Merci beaucoup ! Je suis pas toujours (ni souvent) satisfait de ce que j’écris, donc ça fait plaisir de recevoir ce genre d’encouragement !

  8. Christopher Guyon 26 juillet, 2017 at 10:29

    Oui, c’est bien de rappeler que c’est l’autre Christopher le maître, je ne suis qu’un admirateur du travail accompli 😉

  9. Olivier 30 juillet, 2017 at 18:25

    Très bonne analyse !

    En effet Nolan continue de jouer sur la notion d’espace temps , compression/expansion, pour créer un film nerveux et étouffant .
    Le but est la perte de repère , terrien , marin et aérien ( les 3 Corps d’armée )
    Les timelines s’entremêlent et se confondent
    Les personnages aussi se ressemblent pour créer la confusion
    L’ennemi est présent et pourtant invisible
    400000 figurants et pourtant une sensation de vide , d’abandon …
    Les cotes anglaises sont proches mais invisibles
    Les corps flottent , abandonnés comme dans interstellar
    Les rues sont vides comme les limbes d’inception
    Apres s’être inspiré d’Eyes Wide Shut et 2001, Nolan fait cette fois ci son film
    De guerre à lui comme Full Métal Jacket , où l’ennemi sniper est invisible ,et reprend les cartouches de temporalité comme dans Shining et accentue la tension à l’aide du Tic-Tac de Zimmer.
    Pour reprendre encore une fois Kubrick, l’histoire n’est qu’un prétexte pour imposer une originalité artistique .
    Quel Travail de montage sur les points de vue et la temporalité !
    Encore un film à disséquer plusieurs fois pour vraiment tout voir !
    À noter aussi qu’il reprend , pour une histoire il faut le dire , peu bankable , un jeune premier à midinettes ( One Direction) tout comme l’était le héros de Barry Lyndon à l’époque Ryan O’Neal.

  10. Élise 31 août, 2017 at 20:32

    Superbe analyse ! Je revisionnerai le film pour tout bien suivre (et voir, et l’avoir en VO cette fois !). En revanche, revoyez votre orthographe, ce n’est pas toujours très heureux 🙁

  11. Atmoz 13 décembre, 2017 at 22:26

    « Et la prestation de Tom Hardy, malgré son visage masqué quasiment tout le film, est encore une fois irréprochable et marquante. » C’est sérieux ? J’adore Nolan, j’adore Hardy, mais dans ce cas ci, parler d’une prestation irréprochable et marquante, c’est abuser ! En même temps, elle pourrait être difficilement autre chose. Je serais curieux de savoir combien de temps il passe à l’écran

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