Analyse Black Mirror Saison 3 de Charlie Brooker

Analyse Black Mirror Saison 3 de Charlie Brooker Inès Baalouche

Summary:

4.5

Une humanisation déshumanisante. De la grande provocation !

En représentant de manière aussi glaciale des quotidiens immergés dans les technologies, Black Mirror nous démontre au contraire qu’elle fait partie de ces séries profondément humaines. Chaque épisode est une remise en question de notre conditionnement « d’aliénés » et déploie avec authenticité et intensité une réalité qui n’est pas la nôtre mais pourrait très bien le devenir.

 

Synopsis

Comme pour les saisons précédentes, la saison 3 exploite de manière individuelle notre rapport aux hautes technologies, tout en y mêlant des questionnements humains lourds de sens et universels. Des sujets d’actualité forts et parlants comme la pédophilie, l’euthanasie, la conscience militaire, les jeux vidéos, etc, …

Autant de sujets susceptibles de nous marquer par l’ajout de concepts technologiques denses et efficaces. Une saison à la fois traumatisante et salvatrice qui se sert encore une fois de la dépression comme motrice d’une remise en cause glaçante.

 

Analyse

La grande nouveauté de cette saison, c’est que la série ayant été rachetée par Netflix (avant diffusée sur Channel 4), s’est quelque peu américanisée (mais pas complètement). Un problème, diriez-vous, surtout lorsque l’on sait que ce qui faisait la tranchante tonalité du show était appuyé par cet accent Uk que l’on aime tant. Et bien, rassurez-vous, Brooker n’a pas perdu de vue ses objectifs et nous régale toujours autant par la teneur de ses messages.
Aussi, pourquoi les thématiques abordées dans la série nous touchent-elles particulièrement ? En effet, les sujets sont tellement adaptés à notre situation culturelle et politique actuelle, que nous ne pouvons qu’éprouver de l’empathie pour les personnages et ce qui est dénoncé.
Charlie Brooker s’est surpassé et nous sert son génie dans une assiette aux ingrédients mordants avec, non plus trois épisodes, mais six ! Son discernement sur l’être humain est sans faille et remarquable car il n’expose pas, à la manière de Minority Report par exemple, seulement une prouesse technologique gratuitement.
Non, chaque outil, aussi avancé soit-il, sert subtilement la narration et porte un message spécifique à la fin de chaque épisode, laissant constamment le spectateur dans la réflexion de soi et de son rapport à l’Autre.

L’utilisation des outils est parfaitement dosée, et il ne cherche pas à nous en mettre plein la vue dans un univers qui serait uniquement du sci-fi semi-futuriste fulgurant.
Le travail établi est pointilleux, et le fonctionnement de chaque épisode est magnifié par l’appui de réalisateurs de renom tels que Joe Wright, grand réalisateur anglais qui a notamment réalisé Pride And Prejudice, Atonement, ou encore The Soloist a participé ici,  au  pilote de la saison, « Nosedive ». Nous pouvons également compter sur la participation de Owen Harris, connu pour avoir travaillé sur la série british décalée, Misfits. Il a ici, réalisé, le splendide épisode « San Junipero »de cette saison et « Be right back » de la saison 2.

En aucun cas, la série essaie de nous faire parvenir un message négatif. Bien au contraire, malgré le caractère dépressif de certains épisodes et la rudesse des intrigues, BM nous encourage à réfléchir sur ce qui nous rend plus humain, plus sensible, et moins attachés à ces petits objets limités dans le temps et qui remplissent déjà nos vies comme si elles en dépendaient.

Tentons de comprendre la portée de chacun des épisodes de cette saison et en quoi ils en sont si pertinents.

Les Episodes

#1 Nosedive

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Brooker décide de faire démarrer la saison en nous immisçant dans cette « bulle de bonheur » qui n’en est pas vraiment une. La superficialité serait le mot-clef de l’épisode. Il nous introduit à Lacy, une secrétaire de bureau très peu sûre d’elle qui, pour combler ce manque d’assurance, exploite tous ses efforts à se faire aimer des autres. Mais pas de n’importe qui car elle vise l’affection d’une élite particulière, celle qui sera apte à l’aider à grimper les échelons sociaux.

Lorsque l’on annonce à Lacy que pour avoir l’appartement de ses rêves, elle doit « être » un 4.5 (alors qu’elle est une 4.2), elle voit en l’invitation au mariage de son amie d’enfance, Nancy (un 4.8) une véritable opportunité pour faire monter ses notes. Seulement, le moindre faux-pas, la moindre glissade peut littéralement changer son destin et donc ses objectifs.

Avis: L’épisode s’inspire de notre obsession avec les « likes » et sur la notion de bonheur. Faut-il être aimé par tous pour être heureux et faut-il se rendre faux pour être aimé de tous ? Cette satire décalée est mise en scène dans un monde où chaque personne est taguée grâce à des notes numériques qui peuvent changer à la seconde près. Ces notes représentent la personne à part entière et déterminent un degré social spécifique et donc d’une personnalité propre. Bryce Dallas Howard, qui incarne Lacy, nous donne une performance incroyable et oscille parfaitement entre la folle-alliée et la la personne proprement saine. 

#2 Playtest

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Aux premiers abords, ce second épisode apparaît comme l’un des plus fun à regarder… et à expérimenter. Il met en avant Cooper (Wyatt Russel) un globe-trotteur américain en quête de nouveauté et de choses à découvrir. Après ses nombreux voyages, nous nous arrêtons sur lui à Londres, qui semble lui plaire particulièrement, notamment après sa rencontre avec Sonja (Hannah John-Kamen), son petit coup de cœur rencontré sur Tinder.

Lors de ce séjour à Londres, Cooper reçoit une invitation exceptionnelle pour participer à un test de jeu vidéo haut de gamme, perfectionné par la célèbre compagnie, SaitoGemo, créee par le japonais Saito. SaitoGemo est une entreprise spécialisée dans le jeux vidéo d’horreur et le test que Cooper va expérimenter, sera aussi horrifiant que réaliste.

Avis: imaginez qu’à chaque fois que vous jouiez à un jeu vidéo, vous ne jouiez pas en fait.. Vous  le viviez. Comment réagiriez-vous ? Finalement, la frontière qui sépare la portée ludique d’un jeu de sa portée psychologique ne réside que dans la reconnaissance du fait que le jeu n’est pas réel. Mais lorsque cette frontière est brouillée ou inexistante, seriez-vous vraiment prêt à y jouer ?

#3 Shut Up And Dance

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Dans cet épisode, votre cœur battra sans relâche à chaque seconde, espérant que tout ce qui arrive au « pauvre » Kenny ne soit qu’une mauvaise blague. Tout commence lorsque l’adolescent de 19 ans se masturbe devant son pc, comme le font tous les ados de son âge. Après l’affront commis, il reçoit un message anonyme où est écrit « Nous savons ce que tu as fait, nous t’avons vu ».

A partir de là, Kenny (Alex Lawther) subit un chantage grandissant afin que ce qu’il a fait ne soit pas dévoilé au monde entier. L’épisode entier est une bombe à retardement à lui tout seul, où chaque seconde compte et chaque faux-pas est puni. Nous nous rendons vite compte qu’il n’est pas le seul en détresse et il doit très rapidement faire une alliance avec un autre « fautif », Hector (Jerome Flynn alias Bronn dans Games Of Thrones), un quarantenaire qui a trompé sa femme.

Avis: L’intérêt de cet épisode, comparé aux autres, c’est qu’il joue moins sur l’impact des technologies et plus sur la psychologie humaine. Il pose la question de jusqu’où nous serions capable d’aller pour défendre un secret malfamé ? Deviendrions-nous de simples marionnettes pouvant être contrôlées sans aucune limite, AUCUNE. L’épisode est brillamment ficelé et nous rappelle que la frontière qui sépare l’innocence du malsain est tellement fragile qu’elle peut parfaitement imploser au moindre coup dur.

#4 San Junipero

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San Junipero change la donne de toute la gamme Black Mirror car il est le seul épisode à prendre place dans le passé ! Il se déroule dans la Californie des années 1980 et dégage une atmosphère pop-rétro particulièrement chaleureuse et travaillée. San Junipero est en réalité le nom d’une ville virtuelle en bord de mer, où les fêtes, le sex et l’alcool sont à l’ordre du jour. La ville a la particularité de rester figée dans le temps et chacun des visiteurs établie un compte à rebours pour pouvoir y revenir. L’épisode est décortiqué en semaines, où chacune de celle-ci représente une époque particulière. De nouvelles arrivantes, Yorkie (Mackenzie Davis) et la sublime Kelly (Gugu Mbatha-Raw) font toutes deux connaissance dans cette ville de rêve, qui cache une lourde réalité.

Avis: SJ est sûrement l’épisode le plus positif et romantique de tous les BM. En y réfléchissant, la série se focalise rarement sur une histoire d’amour authentique, du moins ce n’est jamais le but ultime d’un épisode. Ce monde virtuel exploite la dure décision à prendre concernant une forme d’euthanasie et ses conséquences. Comment percevoir la vie après la mort ? Faut-il coûte que coûte qu’il y ait quelque chose lorsque l’on cesse de vivre ? Les actrices sont rafraîchissantes et nous offrent une performance décalée et authentique, aidées par une direction artistique captivante et contrôlée. Les clichés sur les années pop sont justement évités pour donner lieu à une bulle de rétro moderne, saupoudrée d’une BO véritablement enivrante.

#5 Man Against Fire

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Après les quatre premiers épisodes, où la série nous tient en haleine, nous voilà arrivé au plus lourd des sujets. Le nouveau soldat Stripe (Malachi Kirby) ainsi que sa coéquipière Rainman (Madeline Brewer) doivent absolument protéger les villageois effrayés par une infestation de féroces mutants. Du moins, c’est que nous pensons être la menace. Le gouvernement américain a fait signer à toutes ses recrues un document stipulant qu’ils auraient une puce implantée dans le crâne pouvant stimuler et altérer leur vision. Bien sûr, cela nous ne le voyons que comme un nouvel outil technologiquement avancé. Les soldats semblent avoir les armes nécessaires pour mener à bien leur mission mais ne voient pas (littéralement) le vrai danger.

Avis: Cet épisode est peut être le plus fort de la saison. Il dénonce ouvertement les décisions inhumaines prises par les gouvernements en cas de guerre. Jusqu’où est prêt à aller une entité gouvernementale pour « balayer » les mauvais résidus de son Etat ? Que sont prêts à faire les soldats pour suivre ce gouvernement ? Quelle est l’attitude à adopter lorsque l’on sait que l’on fait du mal mais qu’on nous l’a ordonné ? Autant de remises en question, cet épisode annonce, à mon sens, l’apogée de la saison. Brooker exploite le sens du mot peur, sans nous confronter à la véritable menace qui la nourrit. Il utilise la métaphore des zombies ou « monstres » quelconques afin que nous ne voyions pas le visage de cette peur. Et c’est en général, l’attitude de tous les « haters » (haineux) d’origine: ils haïssent parce qu’ils ne comprennent pas, parce qu’ils ne voient pas et parce qu’on les encourage à haïr aveuglément. L’épisode est dur et puissant et nous ne pouvons nous empêcher de ressentir une forme de frustration et d’impuissance en le visualisant. Cet épisode fait un petit clin d’œil à l’épisode 2 de la saison, lorsque Rainman chante la chanson d’Abby, « Anyone who knows what love is » de Irma Thomas !

#6 Hated In The Nation

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Beaucoup de choses à dire sur cet épisode car c’est le plus long (1h30). Dans un avenir proche, à Londres, la détective Karin Parke (Kelly McDonald) accompagnée de sa nouvelle assistante sur le terrain, Blue (Kelly Marsay, vu dans Game Of Thrones) une spécialiste en informatique, enquêtent sur une série de meurtres mystérieux, visant des personnes au profil similaire. Ces dernières ont toutes subi des messages de haine sur les réseaux sociaux dus à des comportements inadaptés ou jugés choquants par le public.

Avis: Considéré par beaucoup comme le « masterpiece » de la saison, je ne suis pas tout à fait d’accord. Cet épisode est clairement du Black Mirror, avec toutes les subtilités et le stress que cela induit. Seulement, cette partie m’a davantage fait penser à un bon Sherlock  plutôt qu’à un authentique BM. La satire est bien présente et bien qu’il ne soit pas mon préféré (peut être parce que trop long), il relève des questionnements que nous nous sommes tous posés depuis l’arrivée des technologies et leur utilité. La principale étant l’espionnage des services secrets sur les masses à l’aide de nos outils quotidiens. Nous nous sommes tous déjà demandé si nos faits et gestes étaient véritablement contrôlés par les gouvernements grâce à des objets tels que les portables ou nos ordinateurs. Et bien que nous connaissions en partie la réponse, nous ne pouvons nous empêcher d’utiliser ces outils qui sont bien trop ancrés dans notre quotidien.

L’épisode fait également de grands clins d’œil aux soucis environnementaux que rencontre notre planète et nous offre en guise de substitution une escapade technologique et mécanique. Et si les abeilles portées à disparaître étaient remplacées par des abeilles électroniques pouvant elles-aussi travailler le miel ? Seulement l’épisode va plus loin, et c’est là qu’il est fortement intelligent: ces abeilles électroniques seraient fabriquées par l’Homme, donc irrégulières. L’homme détruisant la Nature et se détruisant lui-même doit nécessairement être détruit, et pourquoi pas par une de ses propres créations ? La bêtise et l’effet de masse révèle la panoplie thématique de cet épisode. Brooker boucle la boucle finalement: il énonce une mort inhérente à la Technologie et à tous ceux qui l’utilisent. Seules sont épargnées les personnes qui ne prennent pas part au débat technologique, ce qui constitue, finalement, l’un des paroxysmes de la série. 

 

Nous ne pouvons même pas imaginer l’ampleur du travail qui a été effectué sur cette série, tant des sujets douloureux et parfois difficiles à cerner sont amenés de telle sorte qu’ils en deviennent simples et évidents.

Cette troisième saison nous confirme que les limites narratives des intrigues sont quasi inexistantes. Charlie Brooker a la chance de pouvoir faire absolument ce qu’il veut, jouer avec les époques, les technologies, les personnages et même avec les spectateurs ! S’il veut que nous ressentions de l’empathie, de la sympathie, de la colère, ou même un traumatisme;  tout le cocktail de nos sensations lui appartient et nous lui servons à cœur joie. Nous comprenons toujours ce qu’il se passe à la fin d’un épisode et pas avant et BM a cet effet particulier de créer une interactivité avec le spectateur. Nous cherchons sans cesse à deviner ce qui se cache derrière tel ou tel concept et nous sommes toujours surpris. Aussi, nous aimons perdre à ce jeu particulièrement.

Avec  Black Mirror, vous vous adonnerez à une auto-flagellation psychologique que vous ne souhaiterez pas interrompre alors pourquoi attendre ? La saison 3, sortie le 21 octobre, est donc actuellement disponible et se laisse regarder d’une traite !

Voici le trailer en Vost :

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3 commentaires sur “Analyse Black Mirror Saison 3 de Charlie Brooker”

  1. Ne parlons d’analyse ici, elle n’est pas poussive. Parlons plutôt de « questionnement ». Puis après, je me dis que tu ne voulais pas spoil. C’est tout à ton honneur mais c’était sans compter ta description de l’épisode 4 qui spoil (littéralement) la fin et gâche le suspens.
    Il ne faut pas oublier que même si Black Mirror est un parfait cas d’étude, cela reste un divertissement avant tout.

    Je vais m’arrêter là sur cette déception car après on va me sortir que j’suis un « hater ». D’ailleurs, j’ai pas compris l’utilisation de ce terme ou plutôt tu as fait une définition acerbe et personnelle qui était hors-sujet (certainement une réponse à certains tes «  »haters » » »)

    Fin bref, l’article était intéressant, il a amené des piste de réflexions intéressantes mais aussi basiques. Ce n’est pas une critique hein, mais c’est ce que tout spectateur lambda comprend et voit. Avec le terme analyse, je m’attendais à une observation poussée et non des problématiques.

    Merci quand même de ton article !

  2. Effectivement, le terme d’analyse était quelque peu ambitieux. Il s’agissait davantage de faire découvrir la série aux nouveaux arrivants en faisant un topo rapide d’un projet recherché.
    Si j’avais réellement voulu creuser une analyse, je pense que j’aurais fait un article par épisode, car ils sont tous bien trop différents.

    Le but n’était pas, pour moi, d’écrire un mémoire pompeux et prétentieux (comme j’ai pu en lire) sur la psychologie humaine contemporaine et le caractère dépressif de notre société actuelle.

    Je ne souhaitais pas spoiler, et malheureusement je me suis laissée emporter pour l’épisode 4, comme vous dites. Quoiqu’il en soit, je ne pense pas que cet écart malencontreux gâche le visionnage de la série.

    Merci pour votre retour qui m’aidera, à l’avenir, en tout cas.

  3. Un vrai régal que de venir ici après chaque épisode, retrouver nos questionnements et problématiques aussi bien rédigées, pour ainsi libérer un peu d’espace dans nos cerveaux chamboulés, afin de mieux philosopher.

    Merci Inès pour cet excellent article traitant de cette série et plus particulièrement cette saison qui est d’une virtuosité inouïe ! Yep, perso j’ai vraiment surkiffé 🙂

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