#EtrangeFestival2017 La Bouche de Jean-Pierre de Lucile Hadzihalilovic

La Bouche de Jean-Pierre (1996, Lucile Hadzihalilovic)

Lucile Hadzihalilovic est l'auteur de deux films remarquables, Innocence (2004) et Evolution (2015), qui explorent l'univers de l'enfance à travers une suite d'images somptueuses mais jamais illustratives ou léchées. La splendeur plastique est porteuse en elle-même de mystère, comme si les couleurs et les décors rendaient palpable l'indicible du scénario. C'est pourquoi les questions non résolues ne provoquent pas la frustration du spectateur, plutôt sa curiosité de plus en plus vive, jusqu'à l'insoutenable. A l'inverse d'un art de surface misant sur le précipité, ici la composition des plans et le tempo ralenti du récit alimentent un sentiment d'attente, une angoisse réelle, laissant loin derrière beaucoup de films d'horreur à succès qui nous font bailler d'ennui.

Dans ce premier film, l'univers est différent. Trois cartons (La France aujourd'hui, La bouche de Jean-Pierre, moralité) miment la fable moderne et réaliste. Après une tentative de suicide de sa mère, une petite fille d'une dizaine d'années est prise en charge par sa tante qui cohabite avec son amant Jean-Pierre. L'aspect sinistre et froid de la banlieue (cité et appartements exiguës), le suicide manqué du début, celui également manqué de la fin - la fille imitant sa mère - tout concourt à une fiction sociale pointant le mal-être des laissés-pour-compte de la vie urbaine. Mais cette forme de dénonciation n'est qu'un leurre. De même que la télévision regardée par la tante et Jean-Pierre décrit avec emphase les crimes sexuels concernant des enfants, de même le film fait semblant de dresser un portrait sociologique peu flatteur d'une catégorie de la population. Ce n'est pourtant pas ce qui intéresse la réalisatrice.

La leçon de morale, tirée d'un comportement ou d'une situation pouvant induire ce comportement, relève du même discours hypocrite, complaisant ou convenu que celui de la voisine ou de la télé. Quelques banalités dans un décor tellement glauque qu'il en devient irréel. Mais ce théâtre du quotidien, avec sa misère ouatée, ses promiscuités, ses frustrations, connaît aussi ses crises.

L'enfant voit explicitement ce qu'elle ne devrait pas voir : la prise en surdose de médicaments par sa mère qu'elle laisse faire, sa tante forniquant avec Jean-Pierre. Indésirable et reléguée dans un coin de l'appartement, elle est parfois expulsée momentanément sur le palier et trouve refuge chez le voisin, lequel se fait menacer par Jean-Pierre. Ce même Jean-Pierre qui, en l'absence de la tante, se laisse aller à séduire la petite fille. La séquence est explicite et a ceci de troublant que l'enfant, devenue la proie du désir de l'homme, est filmée comme la perçoit l'adulte. Bien que le prédateur et sa proie soient réunis dans le même plan, c'est une séquence subjective qui nous place moins en position de spectateur juge que de témoin complice. Ce qui se déroule sous nos yeux devient ainsi concevable, presque inévitable. Jean-Pierre est-il un redoutable pédophile ? Non, et c'est pire puisque les circonstances, l'espace d'habitation, la vue désespérante depuis la fenêtre, tout converge vers cette scène, une fois qu'elle a eu lieu. Tentative avortée, heureusement... pour le cinéma français, car il eût été dangereux d'aller plus loin.

Voilà une expérience-limite. Ce n'est pas un film dont le sujet est exclusivement la pédophilie. Il montre comment un tournant est rendu possible dans un contexte particulier. Et ce tournant dangereux, le film l'opère lui-même dans la continuité, comme s'il s'agissait d'un simple glissement, d'une conséquence somme toute attendue d'une vie quelconque et triste. C'est cela qui crée le malaise.

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