Mandy et Beyond the Black Rainbow : le cinéma de Panos Cosmatos

Devenons sectateurs du cinéma

Mandy (2017), présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes et au Forum des images à Paris, renouvelle le pari du précédent film : un rythme lent, des plans qui s'étirent à l'infini, des couleurs flashy et une musique planante. Jeremiah, le gourou de la secte est un musicien raté et Mandy, sa victime, une dessinatrice pour romans de fantasy. Elle rêve de Jupiter car la surface de la planète est constamment balayée par les vents enflammés. Ce qu'elle ignore encore, c'est que sa rencontre avec des hippies dégénérés va la propulser dans un environnement démentiel, celui du groupe « Children of the New Moon ». Son mari, le bûcheron Red, jure de la venger et se forge une hache démesurée comme le dieu Vulcain. Il retrouvera d'abord le bikers gang des Black Skulls, puis les « Jesus Freaks » de la pseudo-église dans leur repaire.

Mandy 2017

Sur ce postulat très simple, Cosmatos ne remake pas Mad Max. Malgré l'ambiance post-apocalyptique et la dimension tragi-comique qu'il donne à un scénario de série B, les scènes de combat sont peu nombreuses. On assiste plutôt à quelques exécutions rapides dans la dernière partie, mais ceux qui espéreraient un film d'action ultra-violent et gore seront déçus. Cosmatos assure quand même un service minimum et n'oublie pas la tronçonneuse et les jets d'hémoglobine. Pourtant, ce n'est pas ce qui l'intéresse. Toute la première partie décrit la vie du couple, isolé au milieu de forêts impénétrables. Leur univers est nocturne mais enchanté et le spectateur est invité à partager leur intimité avec la nature et les forces cosmiques qui relient les mondes. C'est la face positive de l'esprit libertaire et fusionnel du New-Age, comme si Mandy et Red avaient déjà compris que l'utopie Peace & Love de l'expérience communautaire était vouée à l'échec. Cet isolement les protège des autres et les expose en même temps. Car la forêt abrite des prédateurs redoutables.

Le rapt de Mandy est organisé par le répugnant Brother Swan qui invoque des créatures de l'enfer en soufflant dans la « Corne d'Abraxas » (idée géniale). Apparaissent des motards abominables venus prêter main forte à la secte. Avec un certain humour, Cosmatos les décrit aussi comme des intoxiqués qu'une mystérieuse drogue dure a transformé physiquement et moralement en monstres grotesques passant leur temps à visionner des cassettes pornos. Red en viendra à bout assez facilement bien que sa voiture ne réussisse pas à renverser la moto, preuve que le véhicule du biker est une extension mécanique de son propre corps. D'autre part, les membres de la secte forment un assemblage réjouissant de cinglés fortement typés. Mother Marlene n'est pas en reste avec son collyre spécial et sa bestiole. Dans la scène de confrontation entre Jeremiah et Mandy, Cosmatos use de surimpressions pour superposer les deux visages et décompose les mouvements de l'homme comme la femme les perçoit. Le rire désespéré de Mandy devant l'impuissance du gourou scelle son sacrifice par le feu mais le crime n'est pas explicite à l'image.

Alors qu'avec  Beyond the Black Rainbow, le réalisateur donnait l'impression d'avoir déconstruit au montage l'ordre initial des séquences correspondant à un scénario complexe, la faiblesse narrative apparaît ici davantage car la linéarité est respectée ; nous n'avons pas besoin de  recoller les morceaux. En conséquence la gratuité de certains plans est évidente même si l'imagerie fantasmagorique de l'ensemble conserve son impact. Faut-il faire grief à Cosmatos de céder parfois à l'esthétisme décadent de l'art pour l'art ? Il n'y a pas, c'est vrai, de révélation finale mais c'est oublier que la poursuite dans la contre-église se continue dans des galeries souterraines qui semblent se creuser sous l'autel. Le bâtiment en forme de pyramide et dont la croix est découpée sur une des faces est situé en contre-bas au fond d'une mine. Et nous le découvrons d'abord en plongée. Il y a donc bien un discours, assez basique certes, mais qui s'exprime visuellement et n'a pas besoin de twist ou de moraline. La dernière image, magnifique, nous fait comprendre comment, de manière symbolique, Red a pu s'élever et rejoindre Mandy qui « brûle toujours » et a dégagé beaucoup de lumière.

Quelques inserts d'animation, une pub amusante (le Cheddar Goblin) et les différents titres qui découpent le film en segments comme des cartons procèdent d'un goût pour l'expérimentation, la surprise visuelle. Mandy serait-il LE film de l'année 1983 resté inédit et redécouvert dans les archives du père Cosmatos ? Ce n'est pas impossible si l'on admet aussi que Nicolas Cage a été projeté mentalement sur la planète Jupiter ou un de ses satellites.

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