Mulholland Drive : explications du film de David Lynch

Naomi Watts

2ème version (1ère partie du film)

Version alternative, glamour, valorisante pour Diane / Betty.

[1] Aéroport. Arrivée de Betty Elms à Los Angeles. « I just came here from Deep River, Ontario, and now I’m in this dream place ». Irène et son compagnon forment un couple âgé, en apparence bienveillant, qui accompagne la jeune fille innocente et éblouie jusqu’à son taxi. Mais, dans le leur, leur sourire se transforme en rictus. La cité du cinéma ou des anges n’est pas nécessairement celle d’un rêve, mais la ville où l’on peut imaginer un scénario différent pour une même histoire.

[2] Havenhurst Dr. Arrivée de Betty au seuil de la maison de sa tante Ruth, maison dont le portail extérieur ressemble à celui de l’entrée des studios (Paramount dans la réalité). L’espace privé qu’elle explore pièce par pièce est donc celui d’un décor conçu à l’intérieur des prestigieux studios.

Naomi Watts

[3] Grâce à l’accident de voiture sur Mulholland Drive, une femme brune échappe à la mort et descend la colline pour se cacher dans l’appartement de la tante de Betty. Betty surprend l’inconnue dans la cabine de douche et lui donne asile. La froide, cynique et perverse Camilla est devenue faible, amnésique et langoureuse. Endormie ou prête à s’évanouir, venant de naître puisque sans mémoire, c’est un personnage que Betty peut entièrement façonner à son gré. L’inconnue s’invente un prénom (Rita) en voyant une affiche représentant Rita Hayworth. Rita sera donc une star servie à domicile pour Betty. Dans le sac de Rita, une grosse somme d’argent et une clé bleue. Les possessions sont inversées : l’argent du crime n’est plus celui de Diane, la clé non plus. Dénégation ou déplacement.

[4] Rencontre avec Coco Lenoix, la logeuse au service de la tante de Betty et donc de Betty elle-même. La condescendante mère d’Adam est devenue une subalterne. Seule une crotte de chien dans la cour apporte une tache au tableau.

[5] Louise Bonner, la Pythonisse, vient avertir Betty d’un danger qui menace quelqu’un. Considérée comme un peu folle par Coco, c’est une sorte de voyante qui perçoit ou devine vaguement des aspects de l’histoire qui appartiennent à la version 1. C’est pourquoi elle a peur et fait peur à Betty. Mais, à la différence du cowboy qui évolue sur un plan intermédiaire ou supérieur (bien que au service du scénario de la version 2) – ce qui lui donne cet aspect deus ex machina – Louise n’est qu’une malheureuse sans influence. Sa présence est néanmoins un indice qu’une autre réalité affleure sous les clichés.

[6] Les deux amies Betty et Rita paraissent se disputer, mais ce n’était qu’une répétition avant l’audition de Betty, particulièrement bien reçue aux studios. L’audition se passe formidablement bien. La performance de Betty stupéfie les deux équipes. « Don’t play it real until it gets real » conseille le réalisateur Bob Brooker. Dans sa scène de séduction avec un partenaire plus âgé, Betty glisse de la fiction (baiser de cinéma) à la réalité (elle place la main de son partenaire sur sa cuisse et force le jeu avec conviction). Sans plan de coupe sur l’équipe de casting, nous sommes libres de réagir. Ambiguïté et inversion : si Camilla pouvait embrasser lors d’une répétition et susciter la jalousie de Diane, Betty aussi peut embrasser (et de façon remarquable!) lors d’une audition mais sans susciter la jalousie de Rita, absente. Betty agit comme son idole pourrait le faire, mais sans l’envier car Rita dépend d’elle.

[7] Adam, réalisateur, va perdre tout son pouvoir de décision dans sa vie professionnelle et privée.

– Les frères Castigliane représentent une mafia de fantaisie qui va lui dicter son choix (« this is the girl ») sur le casting. L’actrice principale de la future production sera bien une Camilla Rhodes, comme dans la version 1, mais pas la Rita, réservée à Betty. La nouvelle Camilla, une blonde délicieuse, est celle qui embrassait la brune à la fête près de la piscine. Remarquons que, pour cause d’enquête, Betty ne passera aucune audition avec Adam. Ils échangent seulement un regard. Luigi, le buveur d’expresso, qui recrache le café (ce que Diane n’a pas osé faire à la fête) retire à Adam la direction de son film.

– Mr Roque, croisement du Dr Mabuse et du Magicien d’Oz, est un nain omniscient qui prétend tout contrôler par des dispositifs sophistiqués et aussi le simple téléphone. Il valide l’idée de conspiration même si il n’en est pas l’instigateur malgré les apparences. Il recherche surtout « la fille ». Les plans en plongée sur les toits transforment la ville en réseau. Le réseau n’est pas vraiment le véhicule de la signification, il produit la signification en se développant. La signification est celle d’un entrelacs.

– Le nettoyeur musculeux de la piscine couche avec la femme d’Adam et donne la raclée au mari cocu. Adam se venge misérablement en noyant de peinture rose les bijoux de sa femme. Il garde ensuite sa veste joliment tachée.

– Le cowboy : « How many drivers does a buggy have ? » « You will see me one more time if you do good, you will see me two more times if you do bad ». Il ne peut y avoir qu’un seul conducteur et ce n’est pas Adam. Il devra mener son film où on lui dit et choisir l’actrice qui lui est imposée par la mafia. On peut penser que le cowboy, messager et justicier, s’adresse à un auditoire plus large puisqu’il apparaît bien trois fois en tout, mais deux fois seulement à Adam, et pas dans la même version de l’histoire. Le cowboy est le seul personnage qui n’est pas transformé d’une version à l’autre, ce qui contribue à son caractère surnaturel (en plus de son impassibilité, de son élocution et de son apparition/disparition mystérieuse au corral, liée aux fluctuations électriques).

[8] Le tueur, dans le bureau, qui abat brusquement un homme, puis deux témoins : une grosse secrétaire et un homme de ménage. Il tire aussi sur l’aspirateur. Le tueur et sa victime sont en conversation familière et ils rient sans qu’on sache de quoi. La victime est en possession d’un document sur l’Histoire du Monde (un dictionnaire des œuvres ?). Comme il est maladroit, le tueur ne pourrait être choisi pour un contrat sérieux d’assassinat. Cette scène loufoque permet de rendre improbable l’hypothèse de l’embauche du tueur au Winkie’s.

[9] Le monstre (joué par une femme), que Dan a vu en rêve près du Winkie’s, n’a rien terrifiant. Son apparition, soudaine et brève, à l’arrière du restaurant, permet difficilement de le distinguer. Il ressemble davantage à un clochard hirsute ou à un gnome de conte de fées. Pourtant, il obsède Dan qui se confie à un ami et provoque sa mort. Cette figure noirâtre et informe fait penser à un cadavre. Celui de Sierra Bonita ? Dans ce cas, le monstre serait une préparation à la vision traumatisante du corps putréfié à Sierra Bonita. Une manière de désamorcer l’horreur à venir. Dans la version 1, le monstre précipite le suicide de Diane après le meurtre. Mauvais génie dans la version 1, gentil monstre dans la version 2 malgré la mort de Dan, dédramatisée.

[10] Complices, Betty et Rita mènent l’enquête pour découvrir l’identité de Rita. Elle disposent bien d’une clé (la bleue) mais elles ne savent pas quelle serrure ouvrir. La serveuse du Winkie’s s’appelle Diane. C’est un jeu excitant pour les deux amies qui découvrent l’existence d’une certaine Diane Selwyn et même son numéro de téléphone et son adresse. « Hello it’s me, leave a message ». Mais qui est ce moi si c’est bien Diane qui répond ? La Diane, actrice frustrée, jalouse, meurtrière et suicidaire est à exclure. Il faut une autre Diane, radieuse, chanceuse, naïve et ardente, sexy, altruiste. En un mot Betty ou… Rita puisque Rita est un miroir pour Betty qui lui renvoie l’image de la femme fatale, mêlée peut-être à un vol et en possession de l’argent que ses complices veulent récupérer. Rita est la star inconsciente qui propulse Betty dans le monde du cinéma, sans qu’elle lui doive rien (c’est Rita qui lui doit tout). Au lotissement de Sierra Bonita, les deux amies rencontrent la voisine de Diane qui est méfiante et ne paraît pas les reconnaître. La voisine, qui a les apparences d’une lesbienne butch, parle d’un échange d’appartements et leur indique la direction de son ancien pavillon. Elle veut les accompagner pour récupérer quelques affaires puis se ravise. Les « deux orphelines » se dirigent seules vers le pavillon fermé. Elles pénètrent à l’intérieur et découvrent le cadavre défiguré d’une inconnue qu’elles identifient avec la fameuse Diane.

A partir de ce moment, Betty et Rita ne peuvent en apprendre davantage sans risque de court-circuiter les deux versions. La nouvelle Diane doit absolument mettre à distance sa propre mort pour ne pas se reconnaître dans le cadavre. C’est pourquoi ce n’est pas Naomi Watts qui joue le rôle de la morte mais une autre actrice. C’est pourquoi aussi certains détails (vêtement, nombre d’oreillers) varient d’une version à l’autre. Il fallait ces différences pour éviter la déflagration que constituerait une interférence entre deux mondes parallèles, c’est-à-dire entre deux versions d’une même histoire, deux réalités ou deux rêves… peu importe. Car si l’une des versions est un rêve, l’autre est un cauchemar, à moins qu’elles ne soient toutes deux également réelles. L’emprise du destin ne joue pas dans la fiction puisqu’un scénario ne raconte jamais qu’une histoire possible. Au spectateur de choisir ou ne pas choisir, comme David Lynch.

Explications de mulholland drive

[11] Coupe de cheveux rageuse et Rita s’affuble d’une perruque blonde, puis l’enlève. Scène d’amour torride entre Betty et Rita. Rita est plutôt passive et Betty se transforme soudainement en amoureuse pleine de fougue. « I’m in love with you ! ». La jeune fille un peu candide, à peine sortie de sa province, se transforme en lesbienne épanouie et sensuelle. Elle fait l’amour à Rita, la Lady Killer, la star inconnue, la brune mystérieuse et fragile. C’est le point culminant de la relation positive Betty / Rita. Pour en arriver là, à cette extase, à cette beauté, il a fallu tout réécrire, transformer les personnages, se donner le beau rôle et aussi le frisson. Mais, la nuit venue, Rita parle dans son sommeil et répète paradoxalement à haute voix : « Silencio, Silencio ». Elle se réveille et entraîne Betty au milieu de la nuit vers un lieu mystérieux (« Hollywood is Hell » lit-on dans la rue tandis qu’elles arrêtent un taxi).

[12] Le Silencio est un cabaret théâtre situé au fond d’une cour toute en longueur, qui aspire la caméra en un mouvement rapide. Si rapide que l’on peut croire à une image de synthèse. Mais cette cour sordide existe réellement et donne sur un mur dans la réalité. Dans le film, le mur a été remplacé par l’entrée d’une boite de nuit dont les portes massives, de couleur bleuâtre, évoquent un mausolée. Le Silencio est donc une sorte de version agrandie de la boite bleue où se retrouvent des âmes en peine dispersées pour assister à un spectacle combinant magie, musique et chant, sous la tutelle d’une femme hiératique aux cheveux bleus et aux allures felliniennes. « Il n’y a pas de bande » entend-on en espagnol mais, quand s’effondre Rebekah del Rio, sa voix continue à se faire entendre. Ce n’était que du play-back, une simple bande son, malgré la concrétude du corps. La présence du magicien nous confirme que la fin de l’histoire est proche. Tout n’est qu’illusion par rapport à une autre réalité possible et non nécessairement parce « tout n’était qu’un rêve » comme d’autres concluent parfois trop vite. L’amour intense et photogénique de Betty et de Rita était réel mais bientôt il ne sera plus. La Pleureuse des Anges se lamente sur ce monde d’illusions.

Le monde est une scène qu’il faudra un jour ou l’autre quitter. Betty est prise de tremblements convulsifs car elle ne va pas disparaître sans réagir physiquement. Puis elle enlace tendrement Rita qui découvre dans son sac une boite bleue. Comment la boite s’est-elle trouvée dans le sac de Rita importe peu. Il suffit de noter une ressemblance entre l’arrière-cour du Winkie’s où le monstre manipule la boite et la cour du Silencio, le cabaret étant lui-même une boite, à tout le moins une zone frontière, un domaine où l’espace-temps se modifie tout en s’inscrivant dans la continuité narrative de la version 2. Elle sont donc venues en ces lieux intermédiaires – qu’auraient pu arpenter le cowboy – pour connaître la clé de l’énigme, pouvoir enfin utiliser la clé bleue. Et elles ont maintenant la boite qu’ouvre la clé. Elles peuvent retourner chez elles, car elles vont savoir. Quoi ?

Boite bleue dans Mulholland drive

[13] Havenhurst Dr, appartements de la tante Ruth. Betty est éveillée. Rita va chercher la clé dans une autre pièce et revient : Betty a disparu. Rita ouvre la boite avec la clé. Il n’y a rien dans la boite mais Rita est aspirée. C’est le bruit qui nous l’indique car nous ne voyons rien d’autre que la boite qui tombe. Rita l’avait en main mais elle a disparu. La tante pénètre dans la pièce, observe et ne voit rien, pas même la boite, et ressort. Cette disparition silencieuse de Betty et Rita contraste bien sûr avec l’assassinat et le suicide de la version 1 mais aussi avec les aspects spectaculaires et théâtraux du Silencio. Aux cris, chants et convulsions succède un simple effacement, sans douleur, en un clin d’ œil. Et pourtant c’est bien au grand départ de Betty et Rita auquel nous assistons… par surprise. Le retour de la tante, qui a les clés de la résidence, peut se comprendre comme une sorte de constat après décès par la famille. Oui, ma nièce a bien disparu. La belle histoire est finie. Place à la suivante.

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