The Witch : analyse et explication du film

The Witch (2015, Robert Eggers)

Sorti à Paris en juin 2016 dans l'indifférence générale, ce film décrit, suite à la disparition mystérieuse d'un bébé, la lente et inéluctable décomposition d'une famille de sept personnes : le père, la mère, une jeune fille (Thomasin), un garçon un peu plus jeune (Caleb), deux jumeaux garçon & fille, le bébé. L'ancrage historique dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIIe siècle n'est pas prétexte à une critique facile des interdits religieux car la dimension à la fois réaliste et fantastique du récit plaide en quelque sorte pour l'existence réelle, non seulement des sorcières aux apparences multiples mais plus fondamentalement du Mal.

Presque jusqu'à la fin, et c'est toute l'habilité du scénario, le spectateur est amené à penser que ce sont les personnages eux-mêmes, leur mode d'existence, leur isolement contraint, pour ne pas dire leurs dispositions mentales et les circonstances, qui les conduisent à ces extrémités. Ne voit-on pas le soupçon et l'accusation de sorcellerie se déplacer d'un personnage à l'autre comme si la présence de la sorcière était avérée sans qu'on puisse l'identifier avec certitude ? Si les deux filles et la mère sont soupçonnées à tour de rôle, c'est sans doute parce que cette famille développe, dans la solitude et le dénuement, une paranoïa aiguë. Cette explication est valable dans son champ mais elle n'est pas suffisante.

La réalité organique du Mal

Tout se passe comme si le Malin (inspirant le scénariste) entraînait d'abord le public vers la sociologie et la psychologie. Mais oui... vous savez bien... ces puritains sont tellement obsédés par le péché de la chair qu'ils craignent le plaisir et la sexualité ; ils s'accusent entre eux de pactiser avec le diable alors que bien entendu le diable n'existe pas. La sorcière n'est qu'un fantasme né dans leur esprit dérangé. Peut-être... sauf qu'il faut bien expliquer l'événement déclencheur de la crise. Comment le bébé a-t-il disparu ? Et là, nous sommes – en tant que spectateurs – pris à témoin de l'incompréhensible. Par la suite, l'aventure de Caleb dans les bois ne peut pas non plus relever de la seule fantasmagorie. Même à admettre une vision hallucinatoire liée à la puberté, il reste à expliquer la transformation inquiétante et le délire du garçon constatés par ses proches. Là encore, difficile de trouver une explication rationnelle. Et puisque le scénario n'encourage pas à accepter l'idée d'une intrusion brutale du surnaturel, nous sommes amenés, progressivement, à croire en une réalité organique du Mal qui détruit la famille de l'intérieur comme un virus.

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L'orgueil du père et les conséquences du bannissement

Rejetée de leur communauté religieuse par un tribunal à cause de l'orgueil et l'intransigeance du père, une famille très pieuse et tourmentée par la vie coloniale sur une terre étrangère et hostile s'installe loin du village fortifié à la lisière de la forêt devant laquelle curieusement elle s'incline, avec interdiction aux enfants de s'éloigner. Les conditions de vie sont très rudimentaires, l'élevage et l'agriculture préférés à la chasse qui devient néanmoins une nécessité.

Thomasin l'aînée adolescente joue avec le bébé mâle, non baptisé, à se couvrir et se découvrir les yeux : battement de paupières prolongée. La disparition du bébé se produit littéralement en un clin d'œil. L'explication adoptée, qui ne convainc personne, est que le bébé a été enlevé par un loup. Mais nous savons, pour avoir assister à la scène par les yeux de Thomasin, que c'est impossible. Cette disparition est terrifiante car, se produisant dans l'intervalle d'un battement de paupière, elle relève du procédé cinématographique et suggère qu'un enlèvement ou une disparition a eu lieu en une fraction de seconde. La physiologie nous oblige à battre des paupières, à reposer notre regard. Et quelque chose ou quelqu'un en profite. A quoi bon être vigilant si l'ennemi pénètre par des brèches si étroites ?

Les enfants suspects et la faute des adultes

Les deux jumeaux sont d'affreux bambins qui ressemblent à des gnomes pouponnés. Ils ne craignent pas le bouc échappé et murmurent à son oreille. Alors que la petite fille joue à la sorcière frayant avec Philippe-le-noir et harcèle Thomasin, la sœur aînée inverse bientôt les rôles et terrorise la cadette en inventant une histoire : elle est sorcière et pactise avec le diable dans la forêt. C'est elle qui a livré le bébé. Mais la force de conviction dans le jeu, chez les enfants ou les actrices, est-elle un indice de progression du mal ? Jusqu'à la mort violente de sa mère, Thomasin refuse de devenir sorcière bien qu'elle change le lait en sang.

La mère, récemment ménopausée (l'actrice plus jeune est vieillie), est la première à douter de la bonne foi de sa fille qui atteint l'âge de la puberté. Le malaise lié aux changements physiologiques peut justifier quelques mauvaises humeurs qui ne basculent pas nécessairement dans la méfiance puis l'hostilité. Il faut autre chose.

La disparition du calice en argent, seul objet de valeur que possède la mère, est moins mystérieuse. Le père qui emmène Caleb à la chasse, lui avoue avoir vendu l'objet sans en parler. Cependant c'est Thomasin qui est soupçonnée par la mère. Plus tard, Caleb passe outre l'interdiction parentale avec l'intention de se rendre seul dans la forêt. Pour quelle raison ? Probablement pour ramener du gibier et prouver qu'il est meilleur chasseur que le père (le lapin s'est enfui), qu'il est devenu un homme.

Caleb, troublé par les seins naissants de Thomasin, prend des initiatives et promet à sa sœur qu'elle ne sera pas servante au village. Thomasin menace de le dénoncer si elle ne l'accompagne pas. Ils partent alors ensemble. La jeune fille chute de cheval et frère et sœur sont séparés. Le frère, effrayé et attiré, rencontre au seuil d'une cabane la jeune sorcière qui lui donne un baiser. La sœur retrouve son père parti à leur recherche. Plus tard Caleb revient nu et fiévreux, recrache le fruit défendu et meurt en invoquant d'une étrange manière le nom de Jésus. Ses parents soupçonnent le diable de prendre l'apparence du Christ. Caleb ne semble pourtant pas possédé mais plutôt en proie à quelque maladie inoculée par une créature muette au charme vénéneux. Les mâles sont victimes des femelles.

Après la mort de Caleb, la mère déprime sans symptôme hystérique. Elle reste lucide et ne veut pas, dit-elle, devenir une mégère pour son mari. Les deux filles s'accusent réciproquement devant leurs parents d'être sorcières. Les jumeaux ne se rappellent plus leurs prières et tombent en léthargie. Le père estime néanmoins que les histoires de sorcellerie sont des enfantillages et sa faiblesse ne l'empêche pas d'être juste. Mais lorsqu'il en vient, lui aussi, à soupçonner sa fille (partie avec Caleb, l'ayant revu la première) et cherche à la faire avouer, Thomasin riposte par un réquisitoire sévère : le chef de famille est hypocrite, menteur, incapable de chasser, de cultiver la terre, tout juste bon à couper du bois. Ce qui est exact mais n'encourt pas les flammes de l'enfer.

Afin d'échapper au mauvais sort qui s'acharne, le père décide le retour à l'aube au village et enferme pour la nuit les trois enfants survivants dans la grange. Cette nuit là, les événements s'accélèrent. Les deux enfants morts apparaissent à la mère et lui demandent avec une voix grave de ne pas réveiller le père. Ils ont amené un livre. Dans la grange, les enfants s'observent et une vieille sorcière apparaît. Le bétail est massacré et la grange défoncée. On ne sait pas ce qui s'est passé entre la mère et les enfants morts. On ne sait pas ce que deviennent les jumeaux. Au matin, le père se fait attaquer mortellement par le bouc qui charge à deux reprises. La mère abusée qui a donné le sein à un corbeau surgit en fureur hors de la maison, accuse et attaque sa fille qui la tue pour se défendre. Elle repousse le corps de sa mère et, enfin seule, invoque Philippe-le-noir. Une voix lui répond et lui présente un livre à signer (« je vais guider ta main »), le même qu'a dû signer la mère. Elle part précédée du bouc rejoindre les sorcières en forêt.

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Naissance d'une sorcière

Intrigant du début à la fin, sans retournement dramatique proprement dit, le film a un souci de réalisme sans concession : vocabulaire et tournures de langage propre à l'époque, authenticité presque documentaire sur fond de tensions et d'échecs. On aperçoit des Indiens au village quand les portes se referment, sans qu'ils jouent aucune rôle, mais ne continuent-ils pas à hanter les forêts impénétrables de leur paganisme sauvage ?

Les aspects psychologique, religieux et fantastique se mêlent pour constituer un univers fermé et oppressant très convaincant. Le sentiment de claustrophobie persiste même en extérieur, à la lisière de la forêt filmée presque comme une muraille. Cette réalité, actée par la langue et le costume, est-elle objective ou infléchie par la perception des personnages ? Le film joue évidemment de cette ambiguïté mais, dans le doute, nous savons une chose : si la possession est volontaire, et c'est l'hypothèse avancée, seule Thomasin est possédée à la fin et tout ce qui précède décrit les attaques du Malin sur une famille en vue de cette fin.

La famille montrée à l'écran est peut-être piquée de religion, fondamentaliste comme on dirait aujourd'hui, mais elle n'est pas fanatique.  Elle est fragile mais capable de réagir. Dans ce psychodrame surnaturel, en apparence très éloigné de notre monde contemporain, on peut facilement s'identifier aux différents personnages et admettre que leurs erreurs (d'interprétation, de comportement) pouvaient difficilement être évitées. Et c'est cela qui terrorise. Un certaine inéluctabilité du mal par la mise à l'écart de la communauté, l'éclatement de la famille et la solitude totale de la future sorcière. Le sabbat sylvestre (lévitation le long d'un arbre) ne réunit pas une communauté de femmes libres ou en révolte mais des créatures infra-humaines atomisées, coupées des traditions qui fondent les sociétés.

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