Triangle : explication et analyse du film

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Le principe des indiscernables

Gödel pense que le seul fait de se se rencontrer soi-même, même sans intervenir, présente une difficulté. « S’il y avait dans le monde la même essence à deux endroits, le monde qui résulterait de leur permutation serait indiscernable du précédent et pourtant différent ». Le voyageur qui retourne dans le passé et se rencontre lui-même plus jeune ne s’est pas dédoublé. C’est une seule trajectoire qui revient sur elle-même. Cependant l’essence qui définit le voyageur se trouve bien coexister avec elle-même ; elle occupe deux places différentes.  Imaginons une scène : le voyageur jeune est au travail dans son laboratoire et le voyageur vieux qui sort de la machine à remonter le temps pousse la porte et entre dans la pièce. Maintenant, imaginons l’inverse : le jeune est à la porte, le vieux devant sa cornue. Cet échange de place devrait constituer un monde différent et pourtant c’est  le même monde puisque c’est le même être, la même essence. On voit l’absurdité de la scène. Le principe des indiscernables interdit donc, d’après Gödel, la rencontre avec soi.

Le film de Christopher Smith propose, par un artifice scénaristique banal (utilisé des dizaines de fois depuis Halloween ), une solution géniale pour contourner la difficulté.

Jess monte sur le bateau au moment où elle se jette à la mer. C’est, nous l’avons décrit, le triangle.

Pendant quelques secondes, il y a trois Jess, donc deux de trop ; l’une dissimulée est poussée par-dessus bord. Quant à la Jess vengeresse, elle trop éloignée pour qu’on puisse bien la reconnaître et elle va bientôt se masquer à son tour et se cacher sur le bateau avant de frapper. Elle peut ainsi se confronter à elle-même sans être reconnue. L’obstacle du principe des indiscernables est vaincu par le port du masque. Le même devient un inconnu, une énigme. Je est un autre.

Mythologie

L’Anglais Christopher Smith a réalisé, à ce jour, sept longs métrages dont les excellents Creep (2004), Severance (2006), Black Death (2010) et, plus récemment, The Banishing (2020) pas encore vu. Il est, avec Vincenzo Natali, l’un des meilleurs cinéastes de sa génération. Les réflexions sur le temps suscitées par ce film, sont beaucoup plus fécondes que celles, avortées, de certains blockbusters prétentieux et assourdissants.

Une remarque sur le nom du bateau-fantôme : Aeolus.

Dans la mythologie grecque, Sisyphe est le fils d’Eole, le dieu des vents. Pour avoir trompé la mort, Sisyphe est condamné aux enfers à rouler éternellement un rocher qui retombe du haut de la pente. Tâche absurde et sans fin dans les deux sens : sans finalité (absurde) et sans terme (répétition). L’enfer de Sisyphe est un interrègne où – [1] la mort a l’apparence de la vie : les lois physiques restent en vigueur ; l’effort et la fatigue se ressentent durement – [2] la vie est déjà la mort, mais sans espérance d’un au-delà, affranchi des limitations spatio-temporelles. Sous ce rapport, le monde des vivants (en sursis) présenté dans Triangle est hanté par des êtres déjà morts et cette intrusion a des effets contaminants. La mort, au contact de la vie, ne trace aucune perspective de nouveau départ. Jess, qui s’est détruite elle-même, est une morte-vivante qui transmet, comme une maladie, ce germe d’anéantissement à tous ceux qu’elle approche.

Et le masque (en fait une cagoule) qui la dissimule est l’élément, plus indispensable encore que la hache ou le fusil, pour que le processus de destruction demeure fatal. Si la tueuse en série se démasquait, il y aurait risque de permutation entre le bourreau et sa victime, avec court-circuit narratif et suspension de la fiction. Ce qui empêcherait l’auteur de terminer le scénario et de passer à la réalisation de ce film réellement vertigineux et angoissant.

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