Critique du film Les Ardennes de Robin Pront

1er long-métrage du jeune réalisateur belge Robin Pront, Les Ardennes est l’adaptation de la pièce de théâtre éponyme écrite par l’acteur principal du film, Jeroen Perceval. Dans cette tragédie belge très contemporaine, on se laisse conduire par ces deux chauffeurs silencieux à la Drive errant dans leurs bagnoles tunées, aux désirs opposés mais faisant face au même destin tragique lorsque la route s’arrête...

Synopsis

Le cambriolage que deux frères ont organisé tourne très mal. Dave, l'un des deux voleurs, réussit tout de même à s'enfuir. Mais il laisse derrière lui son frère Kenneth, qui se fait arrêter par la police avant d'être emprisonné pour meurtre. Ce dernier est finalement libéré quatre ans plus tard, endurci et traumatisé. Si Dave a refait sa vie et s'est rangé, Kenneth est en colère et cherche à se venger de ceux qui l'ont abandonné. Il désire également reconquérir son ex-petite-amie Sylvie, mais s'aperçoit qu'elle a entamé une relation amoureuse avec Dave...

Critique

les ardennesA peine éduqué, et pour le moins brut de décoffrage, Kenneth le jeune frère est une bombe à retardement, portant toute la souffrance du monde sur ses épaules. Il prend exemple sur son grand frère Dave, fait des conneries et finit en prison. Entre temps, Dave s’est calmé, s’est rangé. Le personnage de Sylvie représente la discorde entre Abel et Caïn, une Eve redoutable provoquant malgré elle la perdition et la destruction de l’homme. Un quatrième personnage cohabite avec ce tragique trio amoureux : le silence. Il est parfois volontaire, bien présent, d’autres fois moins, révélant l’incapacité de communiquer des deux frères qui s’expriment le plus souvent avec leurs corps, par des embrassades musclées, reflets de l’amour et la haine qu’ils ont l’un pour l’autre. Dave et Kenneth roulent à corps perdus sur les routes belges bordées d’une forêt menaçante, nous faisant perdre tout repère et nous baladant au rythme d’une techno belge puissante, et d’une violence silencieuse mais bien réelle. Quand il n’y a plus rien à se dire, la musique techno remplit l’espace et confère alors au film un univers unique et une ambiance très particulière. La construction du film évoque volontiers celle d’une tragédie grecque bien contemporaine, où toute bienséance aurait laissé place à un cinéma « coup de poing ».

les ardennesLes Ardennes permet une catharsis formidable grâce à ses héros tragiques qui ne sont ni rois ni demi-dieux mais bien des hommes. Les deux frères et leur entourage n’ont rien de divin. Ils baignent dans leur crasse sociale, ces beaufs en joggings, ces femmes aux piercings sur le nez et aux sourcils trop épilés. Les Ardennes est une puissante tragédie sociale où les problèmes de communication et le manque d’éducation aboutissent à une violence sans nom et à des corps qui s’entrechoquent et qui expriment violemment les frustrations de l’esprit resté sous vide toute une vie.

les ardennesLe film et sa construction tragique rappellent certains aspects de la tragédie grecque où « Le héros tragique a ceci de singulier qu’il est à la fois coupable et innocent. Coupable, aveuglé par ses passions, par cette démesure d’orgueil qui le guide – il est alors confronté au Destin. Innocent, il est le jouet de cette transcendance, de cette mystérieuse Fatalité. Destin est le seul « personnage » à agir avant, pendant et après la représentation ». Dans Les Ardennes, le destin pourrait être représenté par le personnage de Kenneth. Lorsqu’il est absent, il est cette menace silencieuse que le temps va libérer d’un moment à l’autre, cette bombe à retardement qui édulcore le bonheur de Dave et Sylvie. Dès lors que Kenneth sort de prison, la réalité tragique et leur passé commun rattrape Dave. Il a beau ne plus être le même homme, essayer de lutter tout au long du film, sa destinée est tragique et la fatalité va s’abattre sur lui.

A mi-chemin entre conte et tragédie, Les Ardennes est un plat qui se mange froid, une vengeance tragique entre frères sur fond d’injustice sociale, un Petit Chaperon Rouge où une meute de loups tiendrait le premier rôle. A la manière d’un conte, Les Ardennes nous emporte dans un univers unique où violences sociales se mêlent à une beauté chimérique. Les personnages uniques, hauts en couleurs mais ternis par la vie nous donnent l’impression d’être plongés dans une Odyssée, dans un Magicien d’Oz sous ecstasy, où au bout de la forêt, La Belle aux bois dormant attendrait nos héros et nous délivrerait de cet enfer. Les Ardennes est un conte violent, tragique, édulcoré et dont la morale m’échappe encore...

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