La vie invisible d’Euridice Gusmao, histoire d’une divergence

Le film de Karim Aïnouz raconte l’histoire d’une divergence, celle des parcours respectifs de 2 sœurs fusionnelles d’une vingtaine d’années, Guida et Euridice, dans le Brésil des années 50. Cette divergence trouve son origine dans le patriarcat de la société.

Des deux sœurs, Guida est la plus libre, celle qui très tôt décide de défier l’ordre établi pour suivre Yorgos, un marin de passage dont elle croit être amoureuse. La vie rêvée tourne vite au fiasco (le voyageur des mers a, comme il se doit, une femme dans chaque port), et la voici de retour, enceinte, dans la maison familiale. Sauf qu’héberger une fille mère, fût-ce la sienne, n’entre pas dans le champ des possibles du père qui la chasse avant de la renier. « Guida est à présent morte pour nous », lâche-t-il à sa femme, victime collatérale de cette décision masculine. Pour être sûr que la coupure soit définitive, il fait croire à sa fille qu’Euridice est partie à Vienne accomplir son rêve de devenir pianiste. Et en effet, les deux sœurs ne se recroiseront jamais.

Le film de Karim Aïnouz s’inscrit dans la tradition du mélodrame avec cette histoire de séparation de deux être si proches qui s’étale sur plusieurs décennies. La structure du film, alternance de séquences de la vie des deux sœurs, cadencée par les lettres que Guida envoie à Euridice (et lues en voix off) permet une mise en parallèle des deux destins. Les choix de chacune et leurs conséquences sont dès lors mis en lumière. Ces choix concernent les modalités de réalisation de ses désirs (de suivre son amant pour l’une, de devenir une grande pianiste pour l’autre) dans une société où les règles sont fixées par les hommes. Guida choisit de les enfreindre frontalement (elle s’enfuit un soir de chez elle pour rejoindre Yorgos, sans même avoir tenté une quelconque négociation avec ses parents, négociation évidemment vouée à l’échec et elle le sait) quand Euridice espère pouvoir composer avec elles. Un mariage bourgeois la cantonnera au rôle de femme au foyer rendant la perspective d’une carrière de pianiste hautement improbable. Si Guida paie dans un premier temps son choix au prix fort (expulsion de la famille, années de galère), elle trouvera progressivement sa place au sein de la petite communauté marginale qu’elle a intégrée et où règne une réelle solidarité. On notera le très beau personnage de Filomena, ancienne prostituée au grand cœur qui vient en aide (matérielle et morale) à Guida. Euridice quant à elle, étouffe dans sa petite vie bourgeoise de mère de famille. Un furtif instant elle retrouve son entrain de jeunesse lorsqu’elle finit première à un concours de piano lui permettant d’intégrer une formation officielle. Espoir rapidement douché par la gent masculine (mari et père) qui la rappelle à son statut de femme. La dimension de classe n’est donc pas absente du film même s’il s’intéresse en premier lieu à la distinction de genre. La place que prennent les grossesses non désirées dans la vie des 2 sœurs ainsi que leurs conséquences en sont un exemple.

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Le film est un mélodrame, les trajectoires des deux sœurs, vivant pourtant dans la même ville, ne se recroiseront donc pas. Chacune évolue dans l’incompréhension et la douleur de l’absence de l’autre, les lettres de Guida restent sans réponse (les parents les transmettent-ils ou est-ce elle qui ne veut pas répondre ?) et les démarches entreprises par Euridice pour retrouver sa sœur ne donnent rien (a-t-elle vraiment coupé les ponts pour vivre le grand amour en Grèce ?). Dans une très belle scène au milieu du film, les deux sœurs sont pourtant à deux doigts de se croiser. Euridice déjeune avec son père et sa fille dans un restaurant chic de Rio dont l’accès est refusé à Guida puisque celle-ci, en plus de son fils, est accompagnée de Filomena (rapports de classe encore !). Seuls les enfants (cousins donc) se croisent, autour d’un aquarium au travers duquel un très beau plan nous fait découvrir le père, attablé, comme un rappel de l’origine de ces destins divergents.

On pourra s’interroger sur le sens à donner au titre du film. Aux yeux de qui au juste, la vie d’Euridice est-elle invisible ? Aux yeux de Guida cela est entendu, mais la réciproque est tout aussi vraie. S’agit-il alors d’une invisibilité plus générale, celle de tant de femmes dans une société dont les règles sont fixées par les hommes ? L’intensité que met Euridice à devenir pianiste ou à retrouver sa sœur n’est absolument pas perçue par son mari. Et lorsqu’elle comprendra que c’est son père qui a écarté Guida de sa vie (à l’occasion d’une habileté scénaristique lui faisant croire à son décès) elle mettra d’elle-même un terme à son rêve en brûlant son piano. Une ellipse d’un demi-siècle donnera à voir au spectateur une Euridice devenue veuve et dont on devine que sa vie fut « conforme » à ce que la société attend d’une femme. Une lecture plus métaphorique du film est également possible. On peut en effet se demander si les deux sœurs ne sont pas au final une seule et même personne face à ses choix. La fausse mort de Guida nous indique alors la voie suivie (subie) par les femmes de cette époque, celle de la conciliation d’aspirations antagonistes qui ne peut mener qu’à une forme d’invisibilité.

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