Critique et analyse d'Abluka - Suspicions de Emin Alper

Abluka (qui signifie frénésie en turc) traite davantage sur des questions psychologiques que véritablement sur la guerre et le terrorisme en Turquie.

 

Synopsis

Istanbul. Kadir purge une peine de 20 ans de prison avec une proposition de liberté conditionnelle avant les deux dernières années.
Seulement, comme l'inspecteur l'en informe, cette liberté ne se mérite pas sans une certaine condition. Sa nouvelle mission est d'aider la police dans sa traque contre les terroristes.
La première chose que Kadir fait en sortant, c'est de reprendre le contact avec son petit frère Ahmet, chargé par la mairie d'abattre les chiens errants de la ville.
La situation politique chaotique du pays, les explosions, les regards lourds de sens, les interdits; tant d'éléments empêchant finalement la paisible réunification de deux frères (sur)vivant à l'ère de l'obsession paranoïaque.

Critique/Analyse

 

Une histoire d'isolement

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Seulement, la situation politique du pays contribue également à l'aménagement de la psychologie de chacun des personnages. C'est en cela que Emin Aper se questionne sur la psychologie humaine face à une situation qui permet tout sauf de le rester.

Alors même que nous pourrions penser que le film fait écho à une atmosphère politique en Turquie qui parlerait d'elle même, il n'en est rien. Aper pense ce film depuis le début des années 2000 et ne s'inspire nullement d'un conflit en particulier mais plutôt de ce qu'ils peuvent engendrer chez l'autre.

Pourquoi parler de frénésie finalement ? Qu'est ce qui est fou? Et bien, absolument tout ! Le film renvoie constamment à l'isolement, à la solitude, au blocage moral, psychologique et même physique. Et cette problématique commence dès le départ avec la thématique de la prison, la première ode à l'enfermement.

Deux frères que tout oppose

Kadir se voit offrir une liberté conditionnelle deux ans avant, dans le but de remplir une mission secrète pour le gouvernement turc. Emin Alper situe l'action en Turquie, à Istanbul, pour être plus précise. Et pourtant, celle-ci aurait pu se dérouler dans un autre pays, en d'autres temps, cela n'aurait rien changé. Car, ce n'est pas tant sur la guerre et ses méfaits qu'il vise mais plutôt les personnages et leurs paranoïa. Il décrit leur changement d'état au cours d'une guerre. Comment peut-on perdre sa sanité lorsque tout porte à croire que l'on est sain d'esprit ?
A l'ère où les terroristes pullulent dans les villes et les villages, l'objectif de Kadir est de garder toute sa tête et de faire profil bas. Son objectif : littéralement « renifler » tous les produits toxiques des poubelles dans les rues pour vérifier s'ils ne comportent pas de toxines pouvant faciliter la création de bombes.

Ahmet, son frère cadet, quant à lui, est un exterminateur de chiens errants. Original... mais pas vide de sens car il possède donc indubitablement une arme de fonction. Or, tout porte à croire qu'un individu lié au port d'armes représente nécessairement une menace d'une certaine manière.

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Tandis qu'un frère renifle, l'autre extermine les « renifleurs ». Belle ironie, en effet, surtout lorsque l'on sait que le renifleur en question (Kadir) est celui des deux qui est en véritable mission de recherche des « bad guys ».

Ce tableau à la fois troublant et flou des deux frères contribue à la mise en place d'une toile qui les enferme petit à petit au fil du film. Nous pourrions penser qu'une forme de rééducation psychologique aurait été possible à l'issue du film. Kadir qui sort de prison et Ahmet qui vient de se faire abandonner par sa femme et ses enfants, auraient pu s'épauler mutuellement et combattre cette forme de solitude à laquelle ils sont tous deux exposés. Mais il n'en est rien. Kadir fait tout pour apprendre à connaître Ahmet qu'il a laissé lorsque ce dernier avait 7 ans. 20 ans se sont écoulés jusqu'à leur réunion. Ahmet est devenu un jeune homme avec une situation et un petit appartement dans un coin du village. Kadir ne demande qu'à cerner davantage l'homme qu'est devenu son frère, mais celui-ci s'est réfugié dans une solitude inquiétante et surtout entraînante.

Tandis que l'un ne demande qu'à vivre, l'autre blessé et meurtri par l'abandon, se réfugie dans une carapace qui le perdra.

Un gouvernement qui ne donne pas de réponses saines aux civils

Comment espérer vivre paisiblement si la supériorité hiérarchique du pays se refuse à proposer des méthodes pacifistes d'intégration en temps de guerre ? Je précise bien « intégration » car les lieux dans lesquels les personnages vivent depuis des années ce sont effectivement plus reconnaissables lorsqu'ils sont occupés par des chars et forces de l'ordre à longueur de journée. Il s'agit, pour les personnages, de s'adapter ou de se réadapter à un environnement qui ne leur est plus si familier.
Comment rendre cette adaptation possible si ce n'est en armant les civils ? En les rendant aussi « dangereux » que les menaces qui leur font face. C'est aussi cet endoctrinement dans la violence qui les autorise à ne plus avoir de limites, sans lesquelles les personnages deviennent effectivement fous.

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Comme le dit si bien Alper lors d'une interview, la frontière qui sépare les personnages du statut ennemi/ami est très bancale. Ou du moins, c'est leur paranoïa qui nourrit cette relation malsaine. Le travail de Ahmet, c'est d'exterminer des chiens errants. Dans ce cas, après plusieurs massacres, pourquoi un chien en particulier retient son attention ? Et pourquoi refuse-t-il d’obéir aux ordres pour le tuer également ? Ce chien "ennemi" est la preuve que les personnages sont aussi mus par des actions qu'ils ne veulent pas réaliser. On leur refuse leur accès à cette humanité à laquelle ils s'agrippent férocement, au point de leur faire perdre la tête.
Bien sûr, tout n'est pas toujours la faute d'un gouvernement. Chaque personnage fait ses propres choix et suit ses objectifs qui les conduisent à une fin tragique.

Un film engagé sur la psychologie des personnages, peut être trop...

Alper signifie parfaitement l'intensité de la violence à travers le regard de deux frères. Seulement, cet énoncé malmène parfois la narration du film que nous pourrions penser trop intimiste, trop renfermé sur l'esprit des personnages sans que l'histoire n'ait son sens finalement.
C'est un choix de style, mais il est vrai que nous pourrions parfois nous perdre dans les messages que tend à nous envoyer le réalisateur.
Nous ne sommes pas assez moralement proches des personnages et nous sommes quelque peu éloignés de la situation dans laquelle ils sont. Ce qui semble dommage car finalement, bien que nous la comprenions, nous parvenons difficilement à avoir un attachement profond pour les personnages.

Le film entier a plus l'allure d'une métaphore que d'une narration bouleversante sur les effets de la guerre.

Date de sortie française: 6 novembre 2016

Fiche technique

Titre originalAbluka
Titre allemandFrenzy
Titre françaisFrénésie
Autres titresFrenzy
RéalisationEmin Alper
PaysTurquie
FormatsBlu-ray, DCP
ScénarioEmin Alper
MontageOsman Bayraktaroglu
MusiqueCevdet Erek
ImageAdam Jandrup
SonFatih Yadogou
EquipmentIsmail Durmaz
CostumesNurten Tinel
ProductionLiman Film (Turquie), Paprika Films (France), Insignia Yapim (Turquie)
Durée119 Min.
LangueTürkisch/d/f

Acteurs

Mehmet ÖzgürKadir
Berkay AtesAhmet
Tülin ÖzenMeral
Müfit KayacanHamza
Ozan AkbabaAli

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