Le Chat de Pierre Granier-Deferre : analyse et explications

Des personnages pris au piège

Dès les premières minutes du film, la fin funeste est annoncée. En effet, la scène d’ouverture est identique à la scène de fermeture: si ce n’est que l’infirmière ne prononce pas les mots « le coeur a laché » au début du film. De plus, tout au long de ce long-métrage, le spectateur tourne dans un huit clos où le seul échappatoire semble être la mort (menace au suicide, mort du chat). D’ailleurs, les prises de vue des espaces extérieurs placent souvent les deux personnages derrière des barreaux ou des grillages, ce qui exprime leur enfermement face à la tragédie sentimentale qu’ils traversent. Comme ils observent la démolition de leur quartier par la fenêtre, ils contemplent leur propre fin sur le visage de l’autre. Pour Julien, le couple apparaît lui-même comme une fatalité:

Ça fait 25 ans qu’on est marié, c’est trop tard pour se dérober. Il faut aller jusqu’au bout!

Mais jusqu’au bout de quoi? De la relation? De l’amour? De la vie? Si le bout de la relation semble être atteint, dès le début du film, par la distance qui sépare les deux êtres, l’amour n’est pas si loin. Il se tait mais il est palpable dans les yeux mouillés de Clémence qui constate l’indifférence de son mari ou par l’inquiétude de Julien sur l’alcoolisme de sa femme. Si cette affection est niée par la rancoeur, l’orgueil ou encore la colère, ce mutisme sentimental exprime surtout le désespoir de l’être face à sa propre finitude. Julien est l’exemple de l’homme qui n’accepte pas d’avoir vieilli, il peut nier son reflet dans le miroir mais pas voiler le temps qui est passé sur le visage de son épouse. Ainsi, le couple peut aussi apparaitre comme un endroit de destruction car autrui me renvoie à ma propre finitude, au drame de ma propre existence.

Le chat

De surcroît, la profession de Clémence, comme celle de Julien, tend à disparaître, ou du moins à se raréfier. Cette ancienne trapéziste et ce typographe voient alors qu’ils n’ont plus leur place dans ce monde: plus de maison, plus de travail, plus d’amour. Le chat était la seule chose qui semblait donner un peu de corps à leur vie et lui aussi a disparu. Par leur ancienne profession, comme par leur âge, ils sont dépassés et écartés de la société « moderne ». La scène où Julien essaye d’adresser la parole à un jeune homme au sujet de sa motocyclette, ne fait que lui souligner le fait qu’il a vieilli et qu’il ne comprend plus le monde où il évolue. 

La tragédie de la modernité

Le début du film s’attarde sur tout le quartier de Courbevoie. Des maisons démolies aux affiches commerciales, chaque habitation disparue est une vie effacée pour la nouveauté. A l’image d’un film documentaire, les séquences sur la démolition du quartier de Courbevoie témoigne de ces lieux passés qui ont été rasés pour la « modernité ». La disparition de maisons individuelles et singulières témoigne du désir  de construire des quartiers uniformes aux barres d’immeubles gigantesques où l’histoire de chacun sera celle de la multitude. Les habitants seront stockés dans les immeubles comme les piles alimentaires dans  les rayons des nouveaux supermarchés. Effervescence, richesse, naissance des grandes surfaces, Le chat témoigne des changements orchestrés lors des Trente Glorieuses: les modes de vie et de consommation changent, tout va plus vite, tout est moins cher et donc tout est remplaçable. Ainsi, le couple de Clémence et Julien s’inscrit dans cette transition sociétale qui se fait autour de la notion d'amour. La banalisation des voeux du mariage (« jusqu’à ce que la mort nous sépare ») par le divorce questionne le positionnement de ces couples vieillissants. Doit-on rester? Doit-on partir? Si tout est remplaçable, tout perd aussi son sens et son caractère précieux. Comme leur maison, Julien et Clémence sont les derniers survivants d’une époque, d’une conception de l’amour et d’une vision du couple où rester n’est pas une option. Il est indéniable que ce changement d’époque est une épreuve au sein de la cellule conjugale car comment se positionner face à tant de possibilités? Comme le dit Julien:

J’ai changé comme le monde entier a changé.

L’emblème de cette société de consommation naissante est bien entendu le développement des supermarchés. Si Clémence ne met jamais les pieds dans ce genre de lieu durant le film, elle y va une seule fois: pour abandonner le chat. Le supermarché n’est donc pas vu comme un lieu de consommation mais plutôt comme un lieu d’abandon. Emblématique de la société individualiste, c’est un lieu où l’on vient racheter à l’infini ce dont on se débarrasse. Tout perd alors son sens puisque rien n’a de valeur. Mais la scène d’abandon du chat souligne aussi un détail important de cette société naissante: personne ne fait attention à personne. Effectivement, Clémence pose le sac où se trouve le chat près du rayon poissonnerie pour qu’il s’en échappe. Personne ne la voit, ne l’arrête ou même ne fait attention à l’animal qui commence déjà à dévorer les poissons. La solitude et le sentiment de vide ressentis par Clémence se comprend d’autant plus qu’elle évolue dans une société où personne ne se voit, ne se regarde ou ne s’écoute. Personne ne se retourne sur elle, même plus son mari. Cette scène souligne le peu d’importance des choses aux yeux de cette nouvelle société. La maison du couple est aussi emblématique de cette inconstance sociétale à venir: cet endroit avait été vendu comme idéal et sans pareil mais il est aujourd’hui bon à être détruit. Plus rien n’est pérenne, même ce qui est encré dans la pierre. Alors comment survivre à la vieillesse, si on ne peut plus se raccrocher à rien?

Le chat

Je me souviens de toi

Très ponctuel dans le film, quelques flashback sont glissés en lien avec des objets ou des scènes (chute de Clémence dans les escaliers). Donnant des informations sur le passé heureux du couple, ces souvenirs témoignent du bonheur qu’ils ont connu quand ils étaient plus jeunes. C’est le personnage de Julien qui immisce souvent les flashback au sein du film. Nostalgique de l’époque de sa jeunesse, il se rappelle grâce à des objets. Des algues aux bas de Clémence, tout est sujet à revenir sur un passé heureux. Clémence, quant à elle, n’a que des souvenirs en lien avec le chat. En effet, que ce soit le flashback où elle regarde le papier (« LE CHAT»), ou celui où elle s’arrête sur le lit de son mari, elle revoit systématiquement l’animal et donc le manque d’amour. Julien est plus profondément aspiré par son passé que Clémence, d’où la radicalité de sa position.  

Le temps nous a séparé et crois-moi qu’il nous séparera pour de bon un jour où l’autre.

Si Julien voit le temps comme cause efficiente de tous ses maux, il n’en reste pas moins la cause des souvenirs qui le sauvent dans l’instant présent. Ce sont eux qui aèrent l’espace. Ces souvenirs sont toujours différenciés des plans sur le présent par l’emploi du flou et surtout par le fait qu’aucun visage n’apparaisse vraiment de près. En opposition aux instants présents du huit clos qui sont essentiellement faits de gros plans oppressants, les souvenirs sont en plan large permettant d’établir une distance avec le sujet.

La bande-annonce des films évoqués dans l'article

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