Analyse de Premier Contact / Arrival : théologie et religion

Louise, linguiste, donne un cours peu fréquenté, interrompu par des sonneries de portable et des messages personnels de ses étudiants. Elle voit des scènes de la vie et la mort de sa fille, Hannah (nom palindrome). S’agit-il d’un flash-back ou d’un flashforward et, en ce cas, d’un souvenir du futur ?

Contactée par l’armée pour décrypter les sons rauques émis par des extraterrestres, elle rejoint une équipe scientifique au-dessous d’un des douze véhicules apparus sur terre et qui s’ouvre toutes les 18 heures. A l’intérieur, un couloir sombre où la gravité change. Au bout du couloir, une vitre ou un écran blanc derrière lequel évoluent deux heptapodes, sortes de poulpes géants dont les tentacules se ramifient aux extrémités pour émettre des jets d’encre ou de fumée qui dessinent des symboles circulaires sur l’écran, des phrases sans commencement ni fin.

Une autre analyse – plus traditionnelle – du film est à lire ici.

Vers l’hybridation de l’humanité ?

Le premier contact effectif est réalisé lorsque Louise enlève sa combinaison protectrice et s’approche de la surface pour la toucher. La créature fait de même. La communication s’effectue par mimétisme assimilant l’écran à un miroir déformant. Quand Louise est transportée seule dans le véhicule par un module, elle se retrouve de l’autre côté du miroir alors que l’une des créatures a cessé de vivre, tuée par une explosion. Elle devient en quelque sorte la compagne de la créature survivante et un plan, la montrant de dos avec ses cheveux qui flottent, la fait ressembler au poulpe dont la tête sans visage apparaît. Un jet noir inonde ses mains, comme un ensemencement du verbe. Le premier et le dernier contacts établissent donc un effet de reconnaissance ou de reproduction.

Si Hannah a pour père « dans le ciel » l’heptapode et pour mère la matrice Louise, voici une étrange figure de messie féminin qui meurt et ressuscite puisqu’elle revient dans l’histoire de la vie de Louise (« Histoire de ta vie » est le titre du récit d’où est tiré le film). Mais l’échec de l’hybridation montre que l’être humain n’est pas encore entièrement reconfigurable. L’enfant messie meurt avant d’accomplir une quelconque mission. Son sacrifice n’a donc de sens que pour sa famille et pour Louise en particulier. Hannah ne serait ainsi qu’une préfiguration du messie qui n’aura pas besoin de mourir lorsqu’il reviendra en gloire. Cette interprétation est plutôt judéo-chrétienne mais ne heurte pas la conception cyclologique du devenir du cosmos et de l’histoire de l’humanité. En effet, selon Jean Phaure, l’ésotérisme chrétien place la parousie et le jugement avant le début d’un nouveau cycle.

La religion et Premier Contact

Peut-on intégrer le messianisme juif dans une cyclologie traditionnelle ? Selon Moshe Idel, il existe dans le judaïsme d’importantes formes d’eschatologies cycliques d’origine astrologiques depuis le 12e siècle. Des processus cosmiques ou théosophiques furent adoptés avec l’entrée de certains juifs dans le monde scientifique de leur époque. « Si les choses tournent de manière cyclique, écrit un rabbi, notre royaume reviendra aussi. Puisse la volonté de Dieu faire que ce jour soit proche ». Un modèle astronomique de retour peut donc intégrer l’histoire juive dans un schéma cosmique plus large. La rédemption est présentée comme un aspect du cours du monde fondé sur la répétition des événements.

Dans un traité kabbalistique du 16e siècle, un rabbi explique qu’à l’avènement du roi messie, le secret de son identité ne sera pas révélé à l’élite mais uniquement dans le secret à des amis proches (du bouche à oreille en quelque sorte). « Cependant, de manière occulte, il est déjà venu au cours des divers cycles des mondes qui ont déjà passé avant le cycle présent, dans lequel nous sommes, puisqu’au moment où il est déjà venu, il reviendra aussi ». Il est ainsi possible de mêler la vision linéaire de l’histoire juive à la théorie des cycles cosmiques. Dans chacun des cycles, le messie viendra la même année, correspondant à une certaine valeur numérique. Moshe Idel précise aussi que l’ordre astral peut être influencé dans l’ordre rituel par des procédés talismaniques ou magiques pour conjurer la passivité et le déterminisme.

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Les heptapodes, messagers de la nouvelle humanité

Les heptapodes sont venus sur terre pour faire don aux humains d’un outil (ou d’une arme) qui est le langage universel dont ils sont le dépositaire. Ce langage, pour qui le comprend, abolit le temps linéaire. Le passé et le futur n’existent pas puisque le temps est cyclique. En apprenant à décrypter les symboles extraterrestres, les humains pourront – dans un éternel présent – revivre le passé et connaître l’avenir. Ainsi, Louise passe sans transition de sa mission présente au souvenir de sa fille ou à sa rencontre prochaine avec le général Shang. Or, sa fille avait anticipé par des dessins la rencontre de ses parents avec des animaux aquatiques, nos grands ancêtres, et le général Shang lui parle d’un appel téléphonique déterminant qu’il aurait reçu.

Au moment où le général se présente à Louise, celle-ci ne se souvient pas de l’appel qu’elle aurait donné. Puis, elle se retrouve au moment précis où elle est contrainte de passer cet appel : elle subtilise alors le téléphone portable de son patron et contacte Shang sur sa ligne directe. Elle prononce en chinois les dernières paroles de l’épouse mourante, bloquant aussitôt le déclenchement du conflit. La chine et ses alliés décident de coopérer avec les autres puissances. Le processus de paix mondiale s’amorce avec l’évidence d’une transparence du langage qui s’impose à tous dans la sphère publique et intime. Si une linguiste d’origine européenne peut répéter à un général chinois des propos qu’elle n’a pu entendre, c’est que le secret militaire n’a plus de raison d’être et pas davantage celui des cœurs.

Les heptapodes, sans bouche ni oreille ni yeux, ne sont pas nécessairement des extraterrestres. Ils peuvent être le résultat d’une autre évolution de la vie sur terre à partir de l’océan primordial et venir d’un monde parallèle. Ils permettent aux humains de sortir de l’axe linéaire de l’histoire et d’adopter un point de vue à la fois séquentiel et simultané des événements. Le destin individuel est marqué par des visions à caractère onirique qui sont des répétitions de certains épisodes de leur vie. Louise « voit » comme dans un rêve éveillé, ce qui donne aux séquences du début et de la fin un caractère évanescent, presque irréel. Maya désignant pour les hindous la nature illusoire du monde, la mort n’est plus une réalité indépassable puisqu’on peut revivre le film de sa vie à l’envers. Les hommes communiquent aussi des informations capitales à d’autres hommes par le bouche à oreille ; ces informations concernent  des apocalypses intimes subordonnées, tout comme l’histoire collective, aux cycles cosmiques. Ainsi, la paix dans le monde et l’entente entre les peuples pour le déchiffrement de la langue extraterrestre doit-elle, il me semble, précipiter la fin d’un cycle – l’âge de fer – par l’asservissement de l’humanité à une hyper-classe mondialiste qui verra tout, entendra tout (l’oreille absolue). L’aspect effrayant des heptapodes n’est que la représentation cauchemardesque de ce fantasme collectif. Après la venue du messie et ce qui doit advenir en conclusion du cycle de l’humanité adamique (millénium, jugement), commencera un nouvel âge d’or pour une humanité nouvelle qui sera en mesure de voler au secours des heptapodes. La roue tourne.

Vers la paix éternelle ?

La dystopie ou utopie mondialiste de la paix universelle s’affirme comme une sorte de révélation : la Chine a compris qu’il ne fallait plus entrer en concurrence avec le monde occidental quand les mots chuchotés dans l’oreille sur un lit d’agonie pouvaient être transmis et répétés à l’autre bout de la planète (Louise et Hannah aussi se font des confidences à l’oreille). Les micros camouflés imaginés par Orwell dans 1984 sont dépassés. La langue universelle est celle que l’on comprend sans effort, soudainement (comme Louise), et qui conduit l’humanité vers l’unité. L’unité mystérieuse des douze véhicules fait écho à celle des douze tribus d’Israël qui, au faîte de leur puissance, entendent tout dans les états-majors et les alcôves. L’oreille absolue place la race humaine en attente de la venue du messie. Le destin des visiteurs de l’espace est arrimé à celui de l’humanité destinée aujourd’hui à être « sauvée » par les tribus réunifiées, demain à les sauver de la destruction (car l’histoire est cyclique). Les heptapodes préservent les humains d’un conflit dont ils sont en fait à l’origine et qui les menace directement. Ils agissent pour des raisons égoïstes et d’auto-conservation, puisqu’ils seront menacés dans trois mille ans. Une lecture complotiste pourrait les assimiler à un « peuple d’élite sûr de lui-même et dominateur » qui transforme la vision du monde en imposant une morale étrangère forgée par une langue magique, c’est-à-dire ayant des effets immédiats et coercitifs. Magie blanche ou noire ?

Le design du véhicule fait d’abord penser à un œuf allongé. Mais en contournant l’objet qui semble constitué d’une étrange matière évoquant la pierre et le bois, on découvre qu’il est plat de l’autre côté. En basculant, l’œuf ressemble à une soucoupe. Les engins ne quittent pas la terre en s’élevant mais en se désagrégeant comme un signe dans le ciel. Ces signes sont aussi éphémères que les figures projetées par Abbott et Costello. Photographiées et analysées, elles forment le contenu d’un livre dont la prophétesse Louise est l’auteur/compilateur. Mais si les spécialistes des autres pays ont fait de même (les chinois par la technique du Mah-jong), il faudra fusionner les savoirs obtenus de chaque site d’arrivée pour reconstituer le nouveau livre des sages, celui qu’on pourrait nommer le « Livre des XXIV philosophes » en référence à un texte énigmatique du XIIIe siècle où apparaît dans la tradition la formule de la sphère infinie omnicentrée. Et les occupants des 12 coquilles sont au nombre de 24 (2 X 12). La numérologie est d’ailleurs une des clés de décryptage de l’équipe des savants.

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La fin de l’aliénation de l’espèce humaine

La dernière séquence nous montre Louise formant un couple avec Ian, son collègue scientifique un peu effacé.  On sait depuis le début que le père est absent sans que cette absence soit expliquée. N’y a-t-il pas une part de jalousie ou de doute concernant sa paternité ? Les parents attendent la naissance de leur enfant dont ils savent qu’il va mourir d’une maladie rare. Ce n’est pas un cancer incurable. Au contraire, cette maladie (échec d’une hybridation), cette mort sont réversibles. Le passé de douleur devient un avenir d’espérance, puisque l’histoire se répète. Le cycle de souffrances n’est pas aboli mais la connaissance du destin individuel et collectif permet d’en limiter les effets les plus destructeurs. Le don à l’humanité par les heptapodes des écritures secrètes renverse toutes les barrières culturelles ou ethniques. Plus besoin d’agent de sécurité à l’entrée des bâtiments publics. Tous les hommes sont frères puisqu’ils ont enfin reconnu comme maître de leur destin la pieuvre mondialiste et interplanétaire, avec son jet d’encre. Ce film donne ainsi une implacable leçon de soumission à tous les peuples esclaves de l’étranger qui les terrasse par sa propagande pacifiste et égalisatrice. Louise ne peut comprendre la langue étrangère qu’en restructurant complètement sa personnalité, en devenant elle-même alien. Ce film prône ou dénonce l’aliénation consentante de l’espèce humaine avant le retour d’un âge d’or traditionnel que précédera en vérité une conclusion de cycle : les temps messianiques.

Remarquons que Shang lorsqu’il rencontre Louise ne lui demande aucune explication sur son mystérieux coup de téléphone. Il lui répète à l’oreille les mots qu’elle a déjà prononcé ou qu’elle va prononcer, ce qui revient au même. S’il se comporte ainsi, c’est qu’il a conscience d’être, tout comme Louise, un simple canal de transmission. Le message passe de bouche à oreille pour soudainement devenir un mot d’ordre à toutes les nations. Les êtres humains sont convertis en purs réceptacles et points relais ; ce sont des messagers. Mais ce qu’ils transmettent sont des messages qui leur sont suggérés pour ne pas dire plus, car il a bien fallu un coup de pouce du destin pour forcer Louise à contacter le général au risque de se faire abattre à bout portant. Si l’histoire entière du cosmos dont celle de l’humanité est déjà écrite dans le grand livre, la liberté est une chimère et nous sommes asservis de toute éternité, téléguidés par des « sages ». Le seul espoir qui nous reste est de revivre les bons moments de notre vie puisque la mort est annonce de renaissance prochaine. D’où cette mélancolie qui nimbe les scènes intimes. D’où aussi l’importance accordée aux dernières paroles   prononcées par les mourantes (petite fille ou vieille femme).

Une langue aussi énigmatique qu’universelle

La question qui reste à élucider est celle du langage. Louise va publier un livre qui révèle, parait-il, la langue universelle. Mais quelle serait la caractéristique universelle d’une langue que les heptapodes ont peut-être fabriqué spécialement pour nous, car rien ne dit qu’ils aient besoin de cette langue pour communiquer entre eux (la transmission de pensée paraît plus probable). Et puis, la rapidité et la facilité relatives avec laquelle Louise réussit à déchiffrer les logogrammes laissent supposer qu’il s’agit d’une sorte d’espéranto galactique et non d’une langue archaïque ou primordiale.

La langue donnée aux hommes par les heptapodes n’est pas la langue adamique. Une des caractéristiques principales de la langue adamique est son oralité ; l’écriture est un développement culturel ultérieur. De plus, c’est une langue qui s’épuise dans sa fonction de nomination. Le nom, comme instrument univoque de connaissance, permet à Adam de voir directement l’essence des choses mais non pas de communiquer. Or, la langue heptapodique se veut un instrument de compréhension mutuelle qui rapproche les hommes. On voit Louise communiquer avec les créatures et leur répondre. Les logogrammes constituent des mots mais aussi des phrases ou des formules tandis que la langue adamique, si l’on en croit le texte biblique, n’a aucune dimension de type calculatoire ou combinatoire. La langue heptapodique n’est pas non plus naturelle ou historique. Personne sur terre, de mémoire d’homme, ne l’a jamais parlée ni écrite, et elle n’a aucun encrage physique, aucune évolution connue. Elle ne ressemble à rien, n’évoque rien.

Louise attribue à cette langue nouvelle la caractéristique universelle. Ce serait donc une langue artificielle, sinon rationnelle, se voulant – comme l’adamique – transparente et univoque mais non orale (les créatures n’ont pas d’organe vocal). C’est une écriture qui utilise des signes dessinés et projetés. Le symbolisme des figures, figées en nomenclature dans un livre, ne se limite pas à de simples représentations. Ce langage est plus le miroir de ses concepteurs que le reflet de notre monde. Il peut en conséquence le déformer, le réfracter en déviant les rayons vers le passé ou le futur. Par des procédés magiques dissimulés dans les symboles ou dans le dispositif linguistique (la syntaxe), en tout cas dans la langue même, l’usage de celle-ci par le lecteur ou le rédacteur en libère des effets spatiaux-temporels que nous observons chez Louise.

L’idée d’unifier toutes les langues en les fusionnant en une seule, la langue universelle, n’est pas nouvelle. A supposer même que cette langue nous permette de dire la vérité (ce qui est un présupposé), on risquerait de la méconnaître en pensant à tort qu’elle est dans les mots. Une seule langue, aussi parfaite soit-elle, inciterait à assimiler la vérité à son expression. Or, si la vérité ne se trouve pas sans les noms, sans les signes, sans les concepts, elle n’est pas dans les noms. Le nom n’est jamais la vérité elle-même, seulement son expression plus ou moins conforme. L’instauration d’une langue universelle ne marque donc aucun « progrès » ; c’est au contraire une erreur funeste, un projet totalitaire sous couvert d’humanisme et de pacifisme.

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Un futur aussi complexe que difficile à prévoir

En définitive, le message délivré par le film n’est ambigu que pour une pensée binaire et un spectateur à courte vue : [1] Les hommes sont belliqueux entre eux et hostiles à l’étranger. Ils sont prêts à s’entre-déchirer tout en cherchant à détruire les migrants. Mais les monstres sont des bons géants qui libèrent les racistes de leur paranoïa et leur offrent les clés d’un destin de fraternité mondiale, sous la conduite éclairée d’une minorité qui détient les secrets de la langue universelle. [2] Les extraterrestres sont des grands méchants qui précipitent les hommes dans l’esclavage en engourdissant leurs instincts de lutte pour la vie et de préservation de l’espèce. L’arme qui détruit la race humaine est un espéranto galactique qui vole l’intimité des consciences et prépare la fin du monde par un changement de perception de la réalité.

Pour un spectateur qui prend son temps, ces deux interprétations sont peu convaincantes à long terme. Dans le futur paradis terrestre de leur nouvel âge d’or, les hommes régénérés formeront une seule entité, l’homme spirituel et intégral, en harmonie avec le cosmos. La puissance de cet homme prototype sera telle qu’il pourra intervenir dans d’autres dimensions sans que cette intrusion soit d’abord matérielle ou technologique. Les heptapodes ont la faculté de connaître en boucle, sinon « voir » de leur œil intérieur, le grand film de ce nouveau cycle de l’humanité. Malheureusement ce film ne sortira pas en salle.

 

Une autre analyse – plus traditionnelle – du film est à lire ici.

Rémi Lafeuille

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