Analyse des Frères Sisters, le Western de Jacques Audiard

[Disclaimer : Analyse 100% Spoilers. Ne pas lire la conclusion si vous voulez éviter les spoils.]

Avec Les Frères Sisters, Jacques Audiard met les personnages au service d’une idée. D’un côté, Eli et Charlie, duo redouté de tueurs à gages sévissant dans l’Oregon du milieu XIXème, des anti-héros n’ayant jamais rien connu d’autre que la pointe de leurs lames. De l’autre, Hermann Kermit Warm et Morris, qui tentent de troquer leur condition « animale » contre un idéal utopiste, en s’associant pour créer une communauté où l’homme s’élèverait par le partage et l’éducation.

Une délicate fresque historique

 

Cette fresque historique ambitieuse bravant les terres hollywoodiennes de sa touche frenchie et auteuriste dépeint une société à l’aube de grands changements qui touchent de plein fouet les personnages principaux. Grâce à l’essor de l’industrie et à l’exode rural, les villages se muent en de véritables centres urbains, ce que constate Charlie lorsqu’il découvre San Francisco. De même, nous constatons les avancements de la société à travers une myriade de petits détails à visée comique, comme la toilette et le lavage de dents qu’expérimente Eli peu à peu.

Néanmoins, le cinéaste doit beaucoup à son quatuor d’acteurs qui jettent une poudre aux yeux sur une réalisation léchée mais lacunaire dans son trop plein de classicisme, avec la performance de John C. Reilly – enfin, un rôle à sa mesure – et le salaud magnifique qu’incarne Joaquin Phoenix, qu’on ne présente plus.

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L’hommage aux classiques

Marchant dans les pas de Sergio Leone, le cinéaste français souligne l’incommunicabilité et revêt l’humanité d’un penchant inné pour la violence auquel on se résigne si l’on veut le vaincre – ce que l’on observe avec la trajectoire de Malik dans Un prophète (2008) - auquel s’ajoutent quelques notions fordiennes dans la construction des personnages, avec, comme dans L’homme qui tua Liberty Valance, un dualisme au niveau de la justice : traditionalisme quasi archaïque du côté de John Wayne, modernisme chez James Stewart. Si Les Frères Sisters ne reste pas dans les annales des grands westerns classiques, il contemple l’avènement d’un nouveau genre de western qu’on pourrait qualifier de néo-classique.

Une œuvre conceptuelle

 

Les explorations cinématographiques de Jacques Audiard, et à fortiori ce dernier volet, sont le parfait exemple et la démonstration du concept d’insociable sociabilité soutenue par le philosophe allemand Emmanuel Kant en 1784, concept qui confronte deux idéaux, l’homme d’instinct et le cosmopolite humaniste et civilisé. Pour s’épanouir, deux choix s’offrent à nous : une vie marginale où l’on jouit d’une liberté absolue, comme les frères ; où des rails sociaux tels que ceux de Warm et Morris, aux chemins tout tracés mais plus rectilignes. Les deux archétypes se nourrissent l’un l’autre, au cœur d’un éternel paradoxe expliquant les liens étroits entre civilisation et nature. S’ils ne peuvent être perçus comme des modèles à suivre, ils forment les facettes d’une même pièce qui serait l’être humain.

The Sisters Brothers

Des marginaux, entre nature et idéologie

 

Si l’on examine l’ensemble de la carrière du cinéaste, ses huit longs métrages constituent un joli panorama de marginaux confrontant nature et idéologie. Cette humanité à deux visages est au cœur de ce cinéma accolé aux personnages, suivant avec soin leur évolution. Dans De battre mon cœur s’est arrêté (2005), le salut d’un ripou dépend de sa capacité à créer autre chose que des charognes, tandis qu’avec Sur mes lèvres (2002) et De rouille et d’os (2012), l’amour agit comme catalysant et préserve deux hommes de leurs pas de côté habituels. Ces similitudes scénaristiques sont aisément identifiables dans chacun des films, étant donné qu’ils suivent la même problématique.

Conclusion

Schéma narratif des plus classiques, l’explicit répond aux interrogations du cinéaste. Seuls les utopistes sont vaincus par leur naïveté, et Hermann est brûlé par le matériau avec lequel il avait fait fortune. Quant aux frères, leur échappatoire se révèle être la famille. C’est par les gestes tendres d’une mère qu’ils rejoignent la société car en faire partie et vivre sereinement passe par le noyau familial, une existence simple et loin de toutes préoccupations, ne pouvant être contrariée par des utopies idéalistes malheureusement vouées à l’échec.

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