Analyse du film Thelma de Joachim Trier

Cette analyse du film Thelma de Joachim Trier révèle des éléments de l'intrigue. Si vous n'avez pas vu le film, la lecture n'est pas conseillée.

Une étudiante en biologie à Oslo, pieuse et très dépendante de ses parents rigoristes, se sent déstabilisée par son attirance pour une camarade de fac. Les crises qui la terrassent sont-elles une maladie héréditaire ou le symptôme de facultés surnaturelles qu'elle ne maîtrise pas ?

La convulsionnaire et le tyran

Les troubles de Thelma commencent avec l'éveil des sens et ont donc bien rapport à la sexualité mais ils n'ont pas qu'une cause physiologique ou psychologique. C'est le père, à la fois homme de foi et médecin, qui représente le pouvoir normatif de canaliser les comportements et les corriger par des traitements lourds : la grand-mère en a d'abord fait les frais, reléguée dans une clinique et éloignée de sa famille. Puis c'est Thelma, sous médicaments déjà à six ans, et qui - devenue jeune fille – doit rester joignable sur son portable, donner constamment de ses nouvelles et dire ce qu'elle fait. La surveillance exercée par les parents est intériorisée par leur fille qui en vient a se punir des sentiments qu'elle éprouve pour Anja. Ses apparentes crises d'épilepsie qui se produisent en présence de sa nouvelle amie, à la bibliothèque ou au théâtre, peuvent être comprises comme une réaction protectrice induite par la peur d'un désir interdit. Ce sont des convulsions extrêmes qui s'apparentent aux phénomènes de possession. Pour se protéger d'une passion inavouable, Thelma serait possédée par un dieu ou un démon.

Une jeteuse de sorts ?

thelma_film_affiche_analyse_explicationEt si le film n'était qu'une occasion de critiquer la religion protestante ? vous les connaissez, ces obscurantistes qui ne sont pas gay friendly et passent leur temps en bondieuserie au lieu de s'éclater dans les surprises parties. Seulement voilà, c'est Thelma seule qui culpabilise à cause de son attirance naissante pour une fille. Peut-être, il est vrai, sous le poids de l'éducation religieuse mais il n'empêche. Quand elle avoue à son père son amour pour Anja (« je suis amoureuse d'elle et elle est amoureuse de moi »), le père a une réaction surprenante. Très calme, il ne fait aucun reproche à sa fille et ne minimise pas son sentiment. Mais il nie catégoriquement la réciprocité : Anja ne peut pas aimer Thelma car Thelma exerce sur elle une contrainte ; elle l'a en quelque sorte ensorcelée parce qu'elle a le pouvoir d'infléchir la réalité selon son désir. Et ce désir, c'est un amour exclusif et jaloux dont le petit frère a d'abord subi les conséquences, puis ensuite Anja, et enfin le père lui-même.

Une scène traumatique refoulée puis réactualisée

Il est de fait que les volontés de Thelma semblent parfois s'accomplir effroyablement, au-delà même de ses intentions réelles qui restent vagues. Le petit frère pleure-t-il trop fort et accapare-t-il l'affection de la mère, il sera éloigné. Pas loin d'abord, sous un meuble trop lourd pour être soulevé par une enfant. Plus loin ensuite, sous la glace d'un lac gelé. Elle-même semble se déplacer instantanément d'un point à l'autre de l'espace. Depuis l'intérieur de la maison, elle se retrouve dehors devant le lac. Et elle apparaît / disparaît encore devant le lac quand le père mourra brûlé dans l'eau, près de la barque. Le feu qui brûle sous la peau irradie la surface comme dans cette séquence où elle enlace Anja et avale un serpent. Mais ce n'était qu'une vision hallucinatoire (rêve devenant cauchemar) tandis que la mise à distance du petit frère et du père ont des conclusions terrifiantes liées aux éléments de la nature. Thelma ressemble à une sorcière qui exerce un pouvoir destructeur au sein de sa propre famille.

The Lesbian Avengers

La disparition d'Anja n'est pas du même ordre puisque Thelma est amoureuse. Elle cherche d'abord à refouler son désir mais sans jamais nuire à son amie ; elle ne s'en prend qu'à elle-même. Quand Anja disparaît, est-elle responsable ?  Alors qu'elle s'imagine l'avoir éloignée, celle-ci réapparaît simplement à la fin, comme par enchantement, et les deux amies sont de nouveau réunies sur le campus, épanouies, sans complexe. Mais cette victoire a un  prix : la mort des mâles de la famille (le frère et le père) et la guérison de la mère (qui n'a plus besoin de son fauteuil roulant après une imposition des mains). Thelma a vengé sa grand-mère et libéré sa mère. Elle forme maintenant avec Anja un couple lesbien au féminisme radical et exterminateur. Bien qu'il n'y ait pas de pacte avec le diable, le lesbianisme implique ici une rupture violente avec le pouvoir masculin, une séparation qu'accompagne un air de sorcellerie. Et ce contre-pouvoir s'exerce en premier lieu au sein de la cellule familiale. Au spectateur d'innocenter la ravissante fille qui s'émancipe, se libère de son passé ou... d'appeler un exorciste. Espérons qu'Anja restera fidèle, car la santé d'un éventuel fiancé perturbateur ne vaudrait pas cher.

Le cinéaste norvégien ne s'est pas contenté de réaliser une version art et essai de Carrie ; il a aussi imaginé un film lesbien hétéro où de jolies étudiantes s'embrassent devant la caméra. Voilà qui est à la mode et ravit le spectateur en même temps qu'il admire l'imagerie très travaillée des séquences traumatisantes : de la piscine, du lac et des examens médicaux. La mystérieuse et inquiétante scène de chasse du début trouve aussi son explication. Au final, un bel exercice de style et une variation intéressante sur l'intrusion du surnaturel dans les drames intimes.

 

Laisser un commentaire