Beast / Jersey Affair : explication du film et de la fin

Moll étouffe entre une mère autoritaire, sermonneuse et Clifford, un soupirant médiocre,  rondouillard et travaillant dans la police. Fuyant sa fête d'anniversaire, elle passe la nuit en boite puis se promène au petit matin sur la plage avec un garçon qui la harcèle. Un mystérieux tireur fait fuir l'importun et soigne la main blessée de la jeune femme. Pascal Renouf aussi a du sang sur les mains car il est un peu braconnier. Il demande à sa nouvelle amie de ne pas le dénoncer. Tous deux passent sans problème un contrôle policier. 

Fille et mère communiquent très difficilement. Pour son anniversaire, Pascal offre à Moll un livre : « Wild Animals ». La télé parle de la disparition de jeunes filles, violées et assassinées. Un cadavre est découvert dans un champ de pommes de terre. Clifford, jaloux, interroge Moll sur Pascal qui est un suspect providentiel. Pascal porte de l'aide à un étranger molesté par des îliens. 

« Tu ne peux changer les règles parce que quelqu'un s'intéresse à toi » dit la mère à sa fille. Pascal apprend à Moll à tirer un lapin et elle l'achève sauvagement. La télé veut interviewer Moll qui protège l'assassin médiatique par un faux témoignage. Clifford apprend à Moll que le tueur a été arrêté ; c'est un Portugais. Il lui présente ses excuses et Moll le chasse en lui disant qu'elle n'aime pas son odeur. 

Pascal est libéré mais le couple reste instable. Abruti par l'alcool, il cherche à étrangler sa compagne. Elle s'échappe. Sans raison (?), elle avoue son mensonge à Clifford qui la met à la porte (au lieu de l'arrêter pour faux témoignage). Elle reconnaît avoir agi par vengeance en poignardant jadis sa camarade de classe. Est-elle guérie ?

Jersey Affair beast explication 2

Une demande de reconnaissance sans limites

Le point de vue adopté par le réalisateur est celui de Moll. Tout ce que nous percevons du passé de la jeune femme ou de sa vie présente est reflété par le miroir de sa conscience qui se révèle fragile et torturée. Il y a un décalage entre la relative banalité des faits et la dimension cauchemardesque qu'ils prennent par leur éclairage. Quelques exemples :

- La fête d'anniversaire. Puisque Moll est un peu en retrait dans le jardin, mal à l'aise, on ne devine pas tout de suite que la fête est en son honneur. C'est pourtant le cas même si sa sœur lui vole la vedette. Sa mère est-elle vraiment coupable de lui préférer sa sœur aînée, enceinte de jumeaux ? Cela en tout cas ne justifie pas de se blesser la main en serrant du verre brisé. Moll surinterprète les  mots et gestes de sa famille, et en particulier ceux de sa mère, comme s'ils l'empêchaient de s'épanouir, de vivre normalement. Mais cette pression qui s'exerce sur elle n'est-elle pas en partie le fruit de son imagination ?

- L'interrogatoire au poste de police. La policière ressemble à la mère. Elle cherche à empêcher Moll de fournir un alibi mensonger à Pascal. La coupure d'électricité plonge les protagonistes dans un face-à-face inquiétant où Moll résiste aux intimidations. La policière parle comme un médecin qui plonge dans le passé de sa patiente. « Tu étais le souffre-douleur de la classe, tu as cherché à te venger et tu continues à le faire ». Et cette sentence : « Il ne peut pas t'aimer, il n'a pas d'humanité ».

Si la première phrase semble correspondre à la réalité, la seconde est gratuite et peut justifier la résistance de Moll. Mais le contexte de l'interrogatoire et le déni d'humanité qu'il suppose de la part d'un représentant de l'ordre à un présumé innocent font douter du réalisme de la scène.

Quand nous apprenons que Moll, à l'âge de treize ans, a planté une paire de ciseaux dans le corps d'une de ses petites camarades et qu'il a fallu la retirer de l'école, on comprend plusieurs choses.

- elle a dû suivre un traitement psychiatrique (dont nous ne savons rien) et son état s'est amélioré au fil des ans. Il n'y a pas de médecin dans l'entourage familial.

- elle est devenue une jeune femme relativement indépendante, avec un métier favorisant les contacts humains (guide) et la liberté de sortir, prendre un amant, etc.

La mère est peut-être une marâtre exigeante qui fixe les règles et bat la mesure dans les chorales, elle ne peut empêcher sa fille d'aller où elle veut, de faire ce qui lui plaît. De jour ou de nuit quand elle est censée garder sa nièce. La mère n'apprécie pas Pascal mais sa fille  l'impose comme bricoleur à domicile et même à table dans les repas de famille ou le club sélect sans jeans. Contrairement aux apparences, Moll non seulement jouit d'une assez grande liberté mais elle brave sa mère et lui impose la présence d'un étranger.

Jersey Affair beast explication 2

Une vengeance inassouvie et sans objet

De quoi Moll cherche-t-elle à se venger puisqu'elle reconnaît qu'elle est menteuse, égoïste et qu'elle riposte violemment quand elle se sent attaquée ou délaissée ?

- d'avoir été le souffre-douleur de la classe. C'est ce qu'elle admet sans peine. Mais son comportement adulte montre qu'elle est toujours en demande d'une reconnaissance impossible.

- d'être rejetée par les familles des victimes. Elle décide de se rendre aux funérailles de l'une d'elles alors qu'on la soupçonne de protéger le tueur par un faux témoignage. Dès lors, elle prend le risque de se faire chasser et poursuivre par la famille. La scène où elle enlace la mère est étonnante. La mère, vue de dos, ne peut empêcher le geste. Mais quand elle se retourne, c'est la haine qu'on lit sur son visage. Rarement au cinéma a-t-on montré ainsi ce qu' « embrasser » peut vouloir dire. Souvent, dans les films noirs, le baiser est signe de duplicité, de mensonge ou de calcul. Ici, il est sincère et spontané mais il suscite l'indignation. Il est évident que Moll s'apitoie sur elle-même par victime interposée et ne sait pas s'y prendre avec les mères, et pas seulement la sienne.

- de se voir toujours rejetée par sa camarade de classe, devenue vendeuse, à qui elle s'excuse maladroitement en lui rappelant qu'elle s'était défendue. La vendeuse refuse de l'entendre et trouve sa démarche odieuse. Il faut noter que la victime est restée traumatisée par l'agression et que sa peur mêlée de colère est manifeste. A la différence de Moll qui transforme ses frustrations en pulsions meurtrières.

- d'être à moitié étranglée par Pascal alors qu'il est son libérateur.

Moll se venge du refus qu'on oppose à ses demandes affectives, à son statut de persécutée. Mais ces demandes sont formulées de telle sorte qu'elles apparaissent comme des provocations insensées. Le processus psychologique montre que Moll ne pardonne pas même si il n'y a rien à pardonner. Le ressentiment fonctionne comme un moteur qui anime la partie animale quand on s'y attend le moins. « Beast » est le titre du film.

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Qui est le maître de l'île ?

Cet aspect est peut-être le plus intéressant du film parce que le plus secret, en marge des subtilités habituelles au thriller psychologique.

Lors d'un cauchemar de Moll, un agresseur masqué – représentation fantasmée du tueur qui rôde – l'attaque dans sa chambre. C'est alors que le père qu'on ne voit presque pas et dont il n'est jamais question, apparaît dans l'ombre et parle. « C'est la maison de qui ? » demande-t-il. « La tienne » répond sa fille en regardant à l'extérieur vers la forêt. Cette scène brève et étrange est importante car elle explique le rapport qui se noue entre Moll et Pascal. L'absence d'une figure masculine d'autorité dans la famille dominée par la mère signifie plutôt un refoulement puisque le père vit plus ou moins caché dans une pièce isolée. Aurait-il perdu la raison ? C'est l'explication la plus probable. Cependant, sa fille n'entretient aucune relation particulière avec lui. Il est comme un fantôme, à cette nuance près qu'il réclame son droit de propriété. Bien que tenu à l'écart, il est le maître des lieux.

Or l'entrée en scène de Pascal Renouf va donner un écho inattendu à la revendication paternelle. Pascal est un marginal, un artisan aux mains sales et qu'on soupçonne d'être le tueur recherché. N'a-t-il pas, à sa majorité, été condamné pour agression sexuelle sur une adolescente ? Il a beau expliquer que la jeune fille était consentante, il se sent coupable (« j'y pense tous les jours ») et fait connaissance de Moll en la sauvant d'un viol. Son côté sauvage, homme des bois, son « odeur » animale que n'aime pas la mère et qu'aime la fille le placent en porte-à-faux dans la bonne société de Jersey. Et pourtant, bien qu'orphelin, il révèle descendre, par son patronyme, en droite ligne de la noblesse normande qui donna les premiers seigneurs du pays. « Vous êtes sur mes terres » dit-il mi-sérieux à la famille moins gênée par ses manières que par son allure d'être partout chez lui. Par son influence sur Moll, Pascal prend le relais du père défaillant, fragilise le pouvoir de la mère et élargit la possession du territoire d'une simple maison (espace clos) à l'île toute entière (espace ouvert mais limité). Homme ombrageux, revenant, il est littéralement le maître de l'île et fait honte aux usurpateurs, aux petits nantis ; c'est la vraie raison pour laquelle il est soupçonné et finalement arrêté.

Sa rencontre avec Moll est une chance pour elle. Elle gagne en assurance et défie sa mère ouvertement, avec une insistance calculée : « Pour tout ce que vous m'avez fait, je vous pardonne ». Pourtant si la fille est restée sous haute surveillance maternelle, elle n'a pas été internée malgré les risques de rechute. Est-elle vraiment guérie ? On en doute jusqu'à la fin quand on comprend que la bête qui sommeille en elle peut se réveiller à la première occasion.

Deux fins pour un seul film

Moll et Pascal forment un couple séduisant. Le premier baiser est échangé sur une falaise escarpée au bord de la mer et la première étreinte est crépusculaire à la lisère de la forêt obscure. Les images de Jersey ne sont jamais pittoresques alors que Moll est au contraire guide en autocar pour touristes. Les paysages de l'île anglo-normande sont parfaitement intégrés au récit, en écho au drame intime des personnages. Quand Moll, dépressive, se couche dans une fosse, mangeant la terre comme les victimes étouffées par le tueur, elle communie aussi avec la nature dans un retour prématuré à la poussière.

Quand Moll demande à Pascal si il est le violeur/tueur recherché, il ne répond ni oui ni non ; il se contente de lui avouer son amour. Autrement dit, le sentiment amoureux – à condition qu'il soit partagé – doit rendre la question superflue ; l'innocence ou la culpabilité devient secondaire ou relative à la sincérité du rapport. Moll, tout d'abord, s'engage dans cette voie qui peut la délivrer définitivement de sa propre culpabilité, de son ressentiment contre la communauté. Lorsqu'elle se réconcilie avec Pascal, sorti de prison, ils décident de partir ensemble. Tout semble aller pour le mieux. Cependant, Moll préfère alors un amant coupable pour pouvoir l'excuser et surtout s'excuser elle-même de ses actes. « Je sais que c'est toi » dit-elle. Mais « c'est fini ». Entrant dans son jeu, Pascal admet aussi que c'est fini et ils partent en voiture. Happy end.

L'accident au moment du baiser est-il provoqué ? Moll se relève comme un automate et étrangle Pascal dans un geste de revanche aveugle. On se souvient que, devant la famille de la victime qui la poursuivait après la cérémonie religieuse, elle s'était brusquement retournée en poussant un hurlement de bête (cri de douleur semblable à celui de la mère qu'elle venait d'embrasser). Réaction instinctive de bête traquée qui faisait reculer ses poursuivants. Là, ce n'est plus la bête traquée ou le sourire forcé des orques mais la bête qui tue en souvenir d'une blessure à jamais ouverte.

Il y a quelque part un vrai bourreau et de vraies victimes mais tous restent hors-champ. Au moment où Moll roule dans la fosse, elle endosse l'identité d'une vraie victime qui a perdu la vie. Mais puisqu'elle bouge encore, elle peut se venger de son faux tortionnaire dont elle se persuade qu'il est le vrai. Ce faisant, elle revient symboliquement à la vie pour le tuer. Son apparence finale de morte-vivante la transforme à son tour en maître de l'île qu'elle viendra hanter à la place de son père le fantôme et de Pascal le revenant.

Au spectateur de choisir la fin heureuse ou la fin malheureuse, les deux sont cohérentes.

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