Critique du documentaire Caniba

Caniba est un pari risqué. Filmer l’innommable, montrer l’indicible : telle est l’entreprise de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel, documentaristes et anthropologues, lorsqu’ils interviewent Issei Sagawa. En 1981, alors qu’il est étudiant à La Sorbonne à Paris, ce dernier assassine puis dévore une de ses camarades pour assouvir ses fantasmes sexuels. Comment rendre ce tueur humain et provoquer l’empathie du spectateur ? C’est là que le bât blesse et que les idéaux des cinéastes se heurtent à la morale.

Une caméra dévorante pour un sujet cannibale

Premier constat, première originalité : la mise en scène. Les documentaristes s’arment d’une caméra dévorante pour filmer leur sujet et faire de leur entretien un objet mouvant. À l’aide de très gros plans, ils tentent de nous immiscer dans la psyché maladive d’Issei Sagawa, d’être, en quelque sorte, au plus près du "Mal". Si ce parti pris est singulier du point de vue de la forme, il pose des problèmes de fond : Avons-nous envie d’être accolés à un tel homme ? Par ailleurs, cette méthode rend la formule quelque peu artificielle, et nous nous demandons même si cet artifice n’est pas le fruit d’un manque de contenu.

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Un mal tendre

Cet entretien avide est contrebalancé d’images d’archives soigneusement choisies, montrant l’enfance choyée d’Issei et de son frère, tous deux bénéficiant des lauriers de l’amour parental. De fait, leur fraternité est le centre névralgique du documentaire : l’un est un tueur cannibale, l’autre un masochiste. À travers une enquête liant passé et présent, les documentaristes inspectent les origines du mal pour mieux comprendre comment ils en sont arrivés là. Enjeu profitable pour les deux anthropologues, au postulat néanmoins troublant, puisqu’ils associent la douceur de l’enfance avec l’extrême violence de l’âge adulte : Si les frères ont eu une enfance idyllique, d’où vient le mal ? La réponse n’est jamais donnée, mais leurs sujets d’étude sont filmés avec une sorte de poésie empathique mal venue, culminant dans la dernière séquence, où le tueur n’a jamais paru aussi tendre et aussi vulnérable.

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Perspectives et fascination

Soyons honnêtes : pour le spectateur, il est difficile voire impossible d’éprouver une quelconque forme d’empathie pour un assassin ayant échappé aux mailles du filet, et à qui l’on a permis de publier une douzaine de livres centrés sur son crime dans son pays natal, où il est d’ailleurs une petite célébrité. Pour rappel, le procès d’Issei Sagawa résulta en un non-lieu : en France, il fut jugé irresponsable de ses actes, tandis qu’au Japon, où il sera transféré en 1984, il sera jugé maître de son crime. Bénéficiant d’une règle de droit international favorable aux prévenus, il est libéré en 1985 sans avoir fait amende honorable de son crime. Ainsi, il paraît déplacé de montrer l’assassin comme vulnérable, et plus d’une fois, on ne peut s’empêcher de penser à la famille de la victime, et à ce qu’elle pourrait dire si elle venait à tomber sur ce documentaire-là – de même, la séquence où le frère d’Issei feuillette les croquis du meurtre en se gaussant est de très mauvais goût.

Conclusion

Ces paris risqués ne sont pas sans précédent dans le paysage cinématographique mondial, qu’il s’agisse de fiction ou de documentaire. Bien des cinéastes ont tenté, tour à tour, de saisir l’indicible sur pellicule. La plus grande réussite – fictionnelle – reste sans doute le chef d’œuvre humaniste et délicat de Fritz Lang, M Le Maudit. D’autres ont tenté la même chose, avec plus ou moins de brio : Jonathan Demme, à grands renforts de drama et de mysticisme dans Le Silence des Agneaux ; et dernièrement We Need to Talk about Kevin de Lynne Ramsay, la cinéaste nous présentant le visage d’un Mal « inné ». L’étude la plus sensible reste celle de Werner Herzog, dans Into The Abyss, qui accompagne ses observations de réflexions philosophiques, n’oubliant jamais que derrière la fascination pour les tueurs en série, se cachent aussi les victimes. Avec Caniba, Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel dissèquent le mal sans se soucier du public, faisant acte d’indélicatesse.

 

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